Corin Braga Babes-Bolyai University, Cluj-Napoca, Romania CorinBraga@yahoo.com
L'Utopie - un genre amphibie / Utopia - An Amphibious Genre
Abstract: Utopia is a multifold genre that was often given distinct and contradictory definitions. This paper tries to systematize the main concepts created by theoreticians of the genre in order to describe the different typologies engendered by Thomas More's seminal text. It arranges them in a deductive progression, from the largest and all-encompassing to the smaller and very precise ones. It presents several dialectical oppositions: practical/ theoretical utopias, utopian mood/ utopian genre, utopianism/ utopia, heterotopia/ utopia, political treatise/ narrative utopia, etc. It also distinguishes between utopia and neighboring genres like myth, fairy tale, travel narrative, extraordinary voyage, novel and romance, robinsonade, and science fiction. The scope of this theoretical and historical survey is to contribute a better focused concept of utopia. Keywords: Utopia; Utopianism; Thomas More; Extraordinary Voyage; Robinsonade; Science Fiction. Rezumat: Utopia este un gen multistratificat cãruia i-au fost atribuite adesea definiþii distincte ºi contradictorii. Acest articol încearcã sã sistematizeze principalele concepte create de teoreticieni ai genului în scopul de a descrie diferitele tipologii generate de textul seminal al lui Thomas More. Studiul încearcã sã le aranjeze într-o progresie deductivã, de la cele mai extinse ºi atotcuprinzãtoare la cele mai restrânse ºi precise. Acesta prezintã câteva opoziþii dialectice: utopii practice / teoretice, dispoziþie utopicã/ gen utopic, utopianism/ utopie, heterotopie/ utopie, tratat politic/ naraþiune utopicã, etc. De asemenea, studiul de faþã face distincþia între utopie ºi genurile învecinate precum mitul, basmul, scrierile de cãlãtorie, cãlãtoria fantasticã, romanul ºi idila, robinsonada ºi ºtiinþifico-fantasticul. Scopul acestei cercetãri teoretice ºi istorice este de a contribui la un concept de utopie mai precis încadrat. Cuvinte cheie: utopie; utopianism; cãlãtoria fantasticã; robinsonadã; stiinþifico-fantastic.
L'utopie est un genre transfrontalier agglutiné qui a donné beaucoup du fil a retordre a ses théoriciens. Le nom est arrivé a désigner un hybride sémantique qui chevauche plusieurs domaines et disciplines. L'utopie a été définie par Marina Leslie, reprenant un terme de Rosalie Colie, comme un < generum mixtum >, un des genres compréhensifs de la Renaissance caractérisés par l'< inclusionisme > [1] . Dans son texte inaugural, Thomas More avait en effet < inclus > plusieurs topoi littéraires : le voyage imaginaire, le < speculum principis >, le < commonwealth >, le lieu idéal, le dialogue, la satire, l'éloge a rebours, etc. Les successeurs de More n'ont fait que confirmer et exploiter cette ouverture alluvionnaire et cette disponibilité syncrétique de l'utopie. Jean-Jacques Wunenburger a souligné les difficultés inextricables du théoricien : < Qu'on ouvre trop le concept d'utopie, et on le dilue dans une activité imaginaire informe, sorte de fourre-tout des possibles revés ; qu'on ferme trop le concept, qu'on l'enferme dans une phase politico-littéraire [...], et l'on rend incompréhensible la nature des matériaux symboliques qui en composent la texture, et qui en expliquent en meme temps les effets de fascination sociale > [2] . Alain Pessin pense meme que le probleme de la définition pose une difficulté insurmontable ou une impossibilité de principe, a savoir que les listes des ouvres supposées exemplifier le domaine sont si larges, contradictoires et réciproquement exclusives, que finalement le mot utopie < ne possede aucune valeur classificatoire : l'utopie n'existe pas pas > [3] . C'est pourquoi Alain Pessin soutient qu'a la place de l'utopie, en tant que catégorie abstraite, il est mieux parler des utopies, en tant qu'expériences singulieres. Face a cette nébuleuse qu'est le genre utopique, deux attitudes sont possibles : soit d'essayer de reconstituer l'étendue maximale du territoire recouvert par le terme, d'en circonscrire le contour global ; soit de défaire le complexe, d'isoler ce qu'on pense etre son noyau spécifique en écartant les excroissances et les masses alluvionnaires. Une approche fondée sur une définition extensive est celle de Frank et Fritzie Manuel. Les deux auteurs ont construit leur grand compendium sur l'utopie, Utopian Thought in the Western World, adoptant une conception < libérale et ocuménique ocuménique >, qui les a amené a traiter indistinctement voyages extraordinaires, récits de voyages lunaires, descriptions fantaisistes de mondes perdus restés dans l'état de nature, constitutions optimales, conseils aux princes concernant le meilleur gouvernement, romans sur la vie dans une société utopienne, prophéties millénaristes, plans architecturaux pour une cité idéale, etc. [4] L'Encyclopédie de l'utopie, des voyages extraordinaires et de la science fiction de Pierre Versins témoigne d'un dessein totalisant et englobant tout aussi ample [5] . Bien qu'utiles pour donner une idée de l'horizon de réverbération et du plafond atteint par le concept d'utopie, de telles démarches < ouvertes > ont le désavantage de ne pas pouvoir formuler des criteres sur l'organisation interne de l'utopie et donc des différences capables de la séparer des concepts apparentés [6] . L'approche contraire réside dans la formulation d'une définition restrictive qui vise la discrimination des genres connexes et l'isolement d'une typologie unique. Cette attitude, adoptée par des théoriciens comme J. C. Davis, Raymond Trousson et Jean-Michel Racault, rappelle les définitions déductives, par des catégories de plus en plus restrictives, de la logique aristotélique-scolastique, mais aussi bien les méthodes de la phénoménologie. La notion la plus large et conséquemment la plus vague d'ou il faut faire partir la procédure de réduction eidétique est celle d'utopie dans son usage commun. Un historique documenté et éclairant du terme, a partir de sa création par Thomas More, a été dressé par H.-G. Funke dans son Utopie, utopiste [7] . Au XVIe siecle, le nom inventé par le chancelier anglais circule discretement dans les milieux lettrés, il est cité et repris par des humanistes comme Rabelais et Tory. Cependant, au XVIIe siecle, il traverse une longue éclipse et, au moment de la < crise de la conscience européenne européenne >, quand il fait sa réapparition chez Leibniz et Bayle, par exemple, il est chargé d'une connotation négative et péjorative, due principalement a la critique adressée par l'âge de la Raison a l'imaginaire de la Renaissance. En 1762, le terme utopie est admis dans le Dictionnaire de l'Académie [8] . Des la fin du XVIIIe siecle, son sens commun, façonné par trois siecles de péripéties, est enfin fixé. Le Grand Dictionnaire Universel Larousse du XIXe siecle écrit sous le terme < utopie > : < Thomas More avait nommé ainsi le pays imaginaire ou il place son gouvernement fictif. Le nom du pays s'est transporté a ce gouvernement, et le mot est devenu synonyme de reverie, idéal qui semble irréalisable. [...] L'utopie est une des formes de l'idéal et, par conséquent, elle en a tous les caracteres. Le mot idéal, pris dans le sens le plus général, est synonyme de fictif ou d'imaginaire, et il s'applique a tous les objets qui n'ont pas d'existence hors de l'esprit qui les conçoit > [9] . Le Grand Dictionnaire Encyclopédique Larousse du XXe siecle est plus exact, mais continue d'enregistrer le sens péjoratif, définissant l'utopie comme : < 1. Construction imaginaire et rigoureuse d'une société, qui constitue, par rapport a celui qui la réalise, un idéal ou un contre-idéal. 2. Projet dont la réalisation est impossible, conception imaginaire ; reverie, chimere, mirage > [10] . Le sens commun est donc tres large, l'utopie désignant tout projet et entreprise ayant en général peu de chances de succes, donc illusoire, qui vise la réalisation d'une société parfaite ou en tout cas meilleure a celle existante. Keith Thomas parle d'une impulsion utopique qui pousserait les individus et les groupes a imaginer des modeles sociaux meilleurs a celui existant en la période respective et a ceux imposés par les idéologies officielles [11] . Frank et Fritzie Manuel placent cette impulsion au niveau de l'inconscient collectif, ce qui recoupe en quelque sorte l'argument de Jean-Jacques Wunenburger que l'utopie est un avatar de l'archétype du lieu idéal. Cependant, d'autres auteurs comme Ruth Levitas critiquent l'idée d'un pattern inconscient, qui leur apparaît comme non nécessaire et invérifiable, et préferent voir dans l'utopie une réponse socialement construite au probleme de l'écart entre nécessités et désirs, entre possibilités et espérances [12] . Ruth Levitas, quant a elle, opte pour une définition extensive, selon laquelle l'utopie désigne une société idéale réalisée par une activité humaine séculiere (politique et gouvernement, administration, science et industrie, économie, agriculture, commerce, éducation, culture, religion, etc.). La distance entre besoins et attentes retombe sur la distinction plus large entre réel et idéal. Un des desseins expres ou latents des utopies, parmi un jeu plus large d'intentions [13] , est de transformer la réalité, de modifier le monde existant. Les projets utopiques visent justement a obliger la société concrete a se modeler sur les contours de la cité parfaite. On a pu ainsi parler d'utopies mises en pratique, d'utopies matérialisées, a partir des < reducciones > jésuites de Paraguay et des communautés protestantes messianiques de l'Amérique du Nord jusqu'aux phalansteres de Charles Fourier et a Biosphere 2 [14] . Pour décanter donc le terme, une premiere grande division a introduire est celle de Frank et Fritzie Manuel entre utopies théoriques et utopies pratiques [15] . Dans ce sens, Nell Eurich a insisté sur la dimension subjective, imaginaire, fictionnelle des textes utopiques, définissant l'utopie comme < reve d'un monde meilleur meilleur > et comme < histoire fictive, imaginaire, de gens vivant dans une société meilleure qui n'existe que dans la pensée de l'écrivain > [16] . C'est Darko Suvin qui a souligné la nécessité de comprendre l'utopie proprement dite en tant que < construction verbale verbale >, produit de l'art, et non comme une < chose en soi soi >. L'utopie est < une entité épistémologique, et non pas ontologique ontologique >, qu'il faut juger en conséquence comme une expérience de l'imaginaire. Cette mise au point permet de dépasser la < querelle dogmatique dogmatique > concernant la possibilité de réalisation pratique de l'utopie [17] . Adoptant la distinction entre théorie et pratique et optant pour la définition théorique, les tentatives pragmatiques de produire des sociétés parfaites, comme les villages-hôpitaux de Santa Fé de Vasco de Quiroga ou les communautés hippy créées pendant les étés suivant 1968, ne rentreraient pas dans le genre utopique [18] . Restreignant l'utopie au domaine de l'activité mentale et de la création < théorique >, une nouvelle distinction s'impose. Il s'agit de disjoindre entre le processus mental utopique et le résultat culturel de cette activité théorique. Le premier est évidemment plus large que le second, compte tenu du fait que seulement une partie des reves et des impulsions utopiques aboutissent a des théories et a des textes finis. Un esprit utopique peut etre détecté dans beaucoup d'autres entreprises théoriques que celle limitée a la création de modeles de cités ou d'états idéaux. Aurel Kolnai, qui fait une critique philosophique de l'utopisme des sociétés totalitaires du XXe siecle, parle d'une mentalité utopique, d'une disposition utopique de la pensée (< utopian cast of mind >). Cette organisation mentale consiste en la tendance de juger le monde réel a travers les catégories d'un modele idéal clos et isolé, ce qui amene invariablement a une attitude d'intransigeance et de rejet envers l'existence des individus concrets [19] . Dans la foulée positiviste, scientiste et matérialiste du XIXe siecle, Karl Marx et Friedrich Engels avaient différencié le socialisme < utopique > et le socialisme < scientifique >, donc l'utopie (dans le sens de chimere) et la science (dans le sens d'activité réaliste) [20] . A l'intérieur de la tradition marxisante, Karl Mannheim a repris le terme d'utopie, l'opposant a celui d'idéologie : l'idéologie se réfere aux doctrines réactionnaires et passéistes, alors que l'utopie est un < principe d'espérance espérance > dirigé vers le futur [21] . Bien que manichéiste, la définition a eu au moins le mérite de récupérer l'utopie du grenier a inutilités ou l'avaient jetée les < peres >. Paul Ricour pousse plus loin les considérations de Mannheim, montrant que < l'utopie est un genre déclaré et meme écrit, la ou l'idéologie n'est pas déclarée > ; l'utopie, en tant que genre littéraire, inspire une complicité de la part du lecteur, alors que l'idéologie suscite plutôt la méfiance et l'attitude critique ; a la différence des idéologies, qui véhiculent un message cohérent, les utopies < ne se laissent pas aisément réduire a une signification centrale centrale >, etc. [22] Une distinction pertinente, qui pousse plus loin l'analyse, est celle proposée par Alexandre Cioranescu entre utopisme et utopie. L'utopisme désigne une mentalité, une forme d'esprit, une disposition psychique, une maniere d'organisation mentale prédisposée aux reveries mélioristes et aux projets réformistes, alors que l'utopie se réfere aux constructions théoriques finalisées, aux plans concrétisés dans des textes qui circonscrivent un genre. Il y a une dose d'utopisme dans toutes les recherches dans des domaines inconnus ou inaccessibles. Selon Cioranescu, on peut meme parler d'un < procédé utopique utopique >, en tant que méthode hypothétique déductive qui < permet de prospecter la configuration plus ou moins exacte des faits qu'on ignore et des vérités hypothétiques. Elle permet a l'intelligence de suivre des rails paralleles a ce que nous savons, appliquant l'efficacité du syllogisme a la fertilité de l'hypothese > [23] . Les cités idéales ne seraient alors qu'un cas particulier de déduction utopique, ils seraient des hypotheses que les utopistes vérifient par des échafaudages logiques et des constructions imaginaires rigoureuses. Raymond Ruyer a proposé une différenciation qui comporte a peu pres le meme sens, celle entre mode utopique et genre utopique. Le mode utopique est une méthode heuristique, plus proche de l'imagination scientifique que de la fabulation artistique, et de l'expérience mentale que de la création poétique. C'est le mode utopique qui ferait la véritable unité du genre utopique, permettant de comprendre pourquoi les utopies se trouvent au point de rencontre entre un raisonnement scientifique, une critique, un reve-projet et une fantaisie onirique [24] . Procédé spéculatif respectant strictement les regles d'un jeu théorique, le mode utopique permet l'exploration des < possibles latéraux latéraux >, des alternatives a ce qui existe dans la nature et dans la société. Dans un travail récent, Jean-Michel Racault a repris et renforcé la distinction entre l'utopie entendue comme < un mode de l'imaginaire socio-politique > et l'utopie comme < un genre littérairement déterminé par des criteres formels et thématiques > [25] . La relation entre l'utopie et les variantes alternatives de la réalité se retrouve également dans des concepts comme l'hétérotopie et l'utopique. Forgée en tant que concept par Michel Foucault, l'hétérotopie est redéfinie par Gilles Lapouge comme un modele alternatif construit dans le monde profane (par exemple la prostitution en rapport avec l'institution du mariage), alors que l'utopie est un modele alternatif plus radical, situé en dehors du monde historique qu'il se propose de corriger ou de remplacer [26] . Dernierement, Kevin Hetherington a repris le terme pour analyser la modernité comme un jeu entre les idées utopiques et les pratiques spatiales hétérotopiques [27] . L'autre concept, l'utopique, est défini par Louis Marin comme une < construction imaginaire ou réelle d'espaces dont la structure n'est pas pleinement cohérente selon les codes de lectures eux-memes que cette construction propose propose > [28] . Néanmoins, meme si on réussit a isoler le mode utopique, en tant que forme spécifique de l'imagination sociale, du genre utopique, en tant que produit culturel fini, concrétisé dans des ouvres, les textes utopiques continuent d'englober maints themes et de chevaucher plusieurs disciplines. Pour défaire ce complexe, un grand partage serait de distinguer les utopies comprises comme des projets sociopolitiques, comme des programmes constituant l'armature théorique d'une communauté ou d'une société destinée a etre mise en place, et les utopies qui restent des constructions philosophiques, littéraires, fantasmatiques, sans prétendre a une valeur idéologique ou scientifique. Julien Freund est de l'avis que l'approche théorique se distingue de celle utopique par le matériel sur lequel porte chacune d'entre elles. La théorie est une construction imaginaire qui instruit synthétiquement et donne une cohérence méthodologique aux faits observés ou expérimentés dans la vie réelle, tandis que l'utopie est une < maniere d'organiser rationnellement en un systeme cohérent des désirs, des aspirations et des espérances > [29] . C'est a peu pres la distinction entre sciences politiques et sociales, d'un côté, et littérature et arts dans un sens tres large, de l'autre. L'utopisme peut effectivement etre discuté comme une forme de théorie politique et comme un ingrédient des mouvements sociaux [30] . Nous rappelons ici la polarisation marxisante de Karl Manheim entre idéologie, en tant que conception politique des classes au pouvoir (et donc inévitablement rétrograde), et utopie, en tant que conception des classes asservies (et donc immanquablement progressiste) [31] . Jean-Michel Racault propose qu'on attribue a ces deux typologies utopiques les noms respectifs d'eutopie et d'utopie. < Eutopos, le lieu-ou-tout-est-bien, met l'accent sur la positivité de l'imagination utopique, projection d'un désir, représentation d'un monde meilleur, expérimentation sociale, imaginaire certes, mais vouée a servir de modele pour une transformation politique du monde réel. > < Outopos, le non-lieu, renvoie a l'utopie entendue comme fiction, négation des contraintes du réel, évasion hors du monde et pur jeu de l'esprit. > [32] L'eutopie, connotant l'idéalité dans le sens de modele abstrait destiné a etre mis en pratique et prenant la forme des utopies programmes, fait l'objet surtout des sociologues et des historiens. L'utopie, suggérant l'irréalité de la fiction et se présentant sous la forme des utopies narratives, intéresse surtout les littéraires et les psychologues. En principe, la distinction entre sciences sociopolitiques et sciences littéraires permet la séparation entre l'utopie en tant que genre théorique et didactique et l'utopie en tant que genre littéraire. Au premier appartiennent les traités politiques et historiques sur la meilleure forme d'état, les projets juridiques et constitutionnels de réforme socio-économique et administrative, les codes de lois, les critiques politiques et parlementaires du systeme au pouvoir, etc. [33] De ce point de vue, Le prince de Machiavel et Le Léviathan de Hobbes retombent dans une autre catégorie que l'Utopie de Thomas More et La Nouvelle Atlantide de Bacon . Il n'est pas surprenant que les auteurs de systemes sociopolitiques, de Jean Bodin a Friedrich Engels, se défendent de l'accuse de < figurer une République en Idée sans effet effet > [34] et rassurent leur public qu'ils font, eux, un travail réaliste et pragmatique, voire < scientifique >. Facile en théorie, cette dichotomie devient difficile a appliquer en pratique. Si, par exemple, on peut distribuer, sans grandes hésitations, a l'historiographie et a la théorie sociale les projets de constitutions (comme The Agreement of the People proposé par les Levellers ou The Law of Freedom de Gerard Winstanley), en revanche le texte de leur contemporain James Harrington Oceana reste indécidable. En soi, Oceana est un programme de réforme sociale (négligé, il est vrai, par Cromwell, mais mis en pratique par des Puritains émigrés en Amérique), mais elle est présenté pourtant comme une fiction, qui utilise le dispositif narratif imposé par Thomas More. Cette discordance et duplicité de l'intention et de la présentation a mis les théoriciens de l'utopie en déroute, les uns incluant Oceana parmi les traités politiques, les autres dans les inventaires du genre utopique. Peut-etre qu'un meilleur critere de discrimination dans ces situations serait la distinction anglo-saxonne entre < non-fiction > et < fiction > [35] . Les traités de politologie ont une visée < réelle >, alors que les romans utopiques ont une dimension < fictionnelle >. Ce qui compte dans ces cas est l'intention de l'auteur. Si l'auteur se propose de refléter et de théoriser sa contemporanéité sociopolitique et de lui opposer un modele ou un programme alternatif (meme < utopique >), il agit en politologue, en sociologue, en idéologue, etc. Il écrit un texte qui rentre dans le genre de la < non-fiction >. En revanche, s'il se propose de jouer imaginairement sur la société, de construire des modeles dont il a conscience qu'ils sont < gratuits > et qu'ils n'ont pas une portée pragmatique, alors il écrit des textes de < fiction >. Bien sur, il peut tres bien arriver que l'intention de l'auteur reste ambiguë ou incertaine, ou que l'auteur lui-meme veuille faire double emploi de son texte (par exemple : écrire une ouvre de littérature capable d'améliorer les mours et de pousser les lecteurs a agir pratiquement), mais ce jeu est possible justement parce que l'auteur mise sur l'effet produit sur ses lecteurs par la transgression des limites. Les traités philosophiques et politologiques sur l'état (Les Lois de Platon , La République de Jean Bodin, le Léviathan de Hobbes), les codes de lois (Le code de la nature de Morelly ), les propositions administratives et juridiques (Le deuxieme traité du gouvernement civil suivi de Constitutions fondamentales de la Caroline de John Locke), les programmes et les manifestes réformistes, radicaux, anarchiques ou révolutionnaires (Gerard Winstanley, Babeuf, Saint-Simon, Fourrier, Engels, etc.) n'ont pas l'intention de créer des < mondes fictionnels fictionnels > (cette intention caractérise plutôt l'utopie littéraire). Ils restent dans l'abstraction de la construction théorique et scientifique, alors que < son monde, l'utopiste le veut a la fois semblable au monde réel et différent de lui ; il entend lui conférer une certaine profondeur, l'animer en trois dimensions, le montrer en plein fonctionnement > [36] . Le sociologue, l'idéologue et le scientifique construisent dans un régime exclusivement intellectuel (et n'utilisent les images que pour exemplifier éventuellement leurs idées), alors que l'utopiste veut représenter et incarner ses principes dans des univers figuratifs. Cette situation explique l'insistance mise par des théoriciens comme Lyman Tower Sargent d'inclure dans la définition de l'utopie le dessein de l'auteur de décrire une société inexistante < in considerable detail >, avec une grande attention du détail et de l'imagination concrete [37] . * La conscience du caractere inventé et gratuit, < comme si si > (als ob, selon le concept de Vaihinger), du monde utopique, et le recours a l'imaginaire représentatif, visuel, distribuent l'utopiste dans la catégorie d'auteur de < fiction >. En tant que telle, l'utopie côtoie d'autres modes de fiction, comme le mythe, le conte fantastique, le récit de voyage réaliste ou extraordinaire, le roman d'aventures, la robinsonnade, le roman scientifique ou la science-fiction, dont nous essayerons de la différencier dans ce qui suit. Raymond Ruyer distingue rapidement le mythe et l'utopie en ce que le premier est < subjectif >, il projette sur le monde des fantasmes et des reves collectifs, alors que l'utopie a un caractere plus < objectif >, elle projette principalement des idées théoriques et conscientes. Le mythe décrit l'homme et le monde éternel, en tant qu'archétypes, alors que l'utopie s'intéresse a l'homme concret et au monde historique, changeable [38] . Aux criteres de Ruyer il faut évidemment ajouter la différence entre le sacré et le profane, entre la dimension religieuse du mythe (qui aux origines accompagnait le rite et le culte) et la dimension laique et < esthétique > de l'utopie. Puis le caractere de vision collective, exprimant une société ou un groupe entier, du premier, et le caractere de projet personnel, représentatif pour l'émergence moderne de l'individualité, du second. Ces différences, et beaucoup d'autres (théocentrisme / anthropocentrisme, providentialisme / volontarisme, régime fantastique / régime réaliste, surnaturel / naturel, nature / culture, etc.), se résument dans l'opposition paradigmatique entre le mythe de l'Eden et le projet de l'utopie. La distinction entre le conte fantastique et l'utopie s'étaye sur des différences similaires. Selon Raymond Ruyer, < le conte fantastique ou le conte surnaturel change plutôt le niveau de l'esprit, en retrouvant une autre vision de la nature, archaique et prélogique >, tandis que l'utopie adopte une vision < réaliste >, positiviste, meme scientifique et technique. Le conte de fées et le conte fantastique jouent avec la transgression du surnaturel dans le naturel, mélangeant les mondes d'une maniere immature ou morbide, détruisant notre perception courante, alors que l'utopie conserve la sobriété et la véridicité de la représentation, mais se place dans un monde parallele, alternatif. Le conte se comporte comme un reve, alors que l'utopie prétend au sérieux de la reverie adulte [39] . Les limites s'estompent, jusqu'a devenir invisibles et inefficaces, quand on rapproche l'utopie des genres du récit de voyage [40] et du roman. Pierre-François Moreau a construit une échelle allant de la < réalité > (textuelle évidemment) a l'imaginaire, sur laquelle il distribue progressivement : le récit de voyage réel, le voyage fictif, le voyage imaginaire et l'utopie. Les deux premiers genres, les récits des voyages réels et fictifs, ont en commun l'intention de vraisemblance et de véridicité, qu'elle soit ingénue ou feinte. Les deux types d'auteurs jouent sur la convention de représentation < réaliste > qui donne aux lecteurs la sensation de < vécu >. En revanche, les voyages imaginaires et l'utopie changent de convention de lecture, elles sont construites sur un principe de cohérence interne différent, qui ne suit pas forcement la logique du vraisemblable, mais accepte le fantastique. Cependant, ce fantastique n'est pas le meme que celui du mythe ou du conte de fées. Il n'implique pas l'existence d'une surnature et d'etres divins ou de féerie, bien qu'il peut lui aussi faire appel au merveilleux. Il est fantastique en quelque sorte accidentellement et ne requiert pas une explication transcendante et l'existence d'un monde supérieur. Avec la disparition du divin et du surnaturel, les voyages extraordinaires et utopiques ont perdu aussi leur sens initiatique et anagogique. Si les quetes médiévales, dont Pierre-François Moreau évoque le Voyage de Saint Brendan et les visions d'Alberic et de Dante, suivaient un itinéraire symbolique qui menait vers le salut et la transcendance, les voyages imaginaires n'impliquent plus un progres intérieur, les voyageurs n'en sortent pas transformés ou métamorphosés. Les voyages imaginaires et utopiques sont dépourvus d'un but mystique, ils se déroulent sur le plan du monde terrestre, sans ouverture métaphysique. La séparation du sacré et du profane, puis la clôture progressive de la transcendance, a eu pour résultat la transformation des voyages initiatiques antiques en des quetes manquées pendant le Moyen Age et en des voyages imaginaires chaotiques a l'Age moderne. On pourrait désigner ce processus comme un glissage de l'archétype (et des structures narratives centrées et finies) a l'anarchétype (et aux structures éclatées et hétéroclites) [41] . Enfin, pour clore sa typologie, Pierre-François Moreau doit distinguer aussi entre le voyage imaginaire et l'utopie. La différence est donnée justement par l'utilisation créatrice respectivement de l'imagination et de la raison, étant donné que le voyage fictif est < invention >, alors que l'utopie est construite par < déduction >. Si le voyageur imaginaire donne libre cours a sa fantaisie pour inventer une nature étrange et merveilleuse, l'auteur utopique se concentre surtout sur l'échafaudage rationnel d'une société artificielle [42] . C'est ce < souci de présenter un univers ordonné ordonné > et rigoureux qui fait que l'utopie s'enlise dans ce que Jean-Jacques Wunenburger voit comme une crise de l'imaginaire. Néanmoins, selon la majorité des théoriciens, l'utopie ne peut pas etre défaite de sa liaison placentaire avec le voyage imaginaire. Selon Vita Fortunati, l'utopie est indissociablement plaquée sur le schéma du voyage avec ses multiples composantes (le départ, le naufrage sur une île inconnue, les péripéties, les découvertes, le retour, etc.) [43] . Raymond Trousson estime a son tour que le voyage imaginaire et l'utopie sont unis par la logique interne du récit, toute découverte d'un continent ou d'une île idéale impliquant un trajet et des péripéties de parcours. La différence entre les deux genres est alors donnée par l'insistance que le récit de voyage met sur le dépaysement, l'exotisme, l'éloignement, le fantastique et le merveilleux, et l'utopie sur la description organisée des structures de l'état proposé modele [44] . Enfin, on peut meme penser, avec Christian Marouby, que les relations entre utopie et récit de voyage sont encore plus troubles, que le désir de l'utopiste de donner crédibilité a sa fiction (résultat de la critique empirique de l'utopie) le pousse a exproprier les moyens narratifs du récit de voyage et a vouloir l'usurper et s'y substituer [45] . Une approche plus technique du probleme de la liaison entre le voyage imaginaire et l'utopie a été produite par Georges Benrekassa dans son étude sur < Le statut du narrateur dans quelques textes dits utopiques utopiques >, repris dans le volume Le concentrique et l'excentrique. Partant des différences entre les catégories narratives de < personnage >, de < figure > (actant) et de < narrateur >, Georges Benrekassa trouve que le placage de l'utopie sur le voyage imaginaire institue < une espece de décalage entre les opérateurs du récit figurés dans le texte et l'idéologie du discours utopique >. Cette distance serait l'expression d'une dénégation (le Verneinung de la psychanalyse) de la part de l'auteur, qui dévoile en cachant (ou cache en dévoilant), c'est-a-dire reconnaît indirectement qu'il est < incapable de tenir directement un discours sur la réalité sociale sociale > [46] , ou qu'il ne se propose pas cette fin. En d'autres mots, c'est la double fonction d'actant et de narrateur du protagoniste du récit utopique qui assure le caractere fictionnel de l'utopie et la sépare du traité politique ou du projet législatif. L'utopie vit structurellement dans une symbiose étroite avec le voyage imaginaire. La tentative de séparer les deux membres de ce couple siamois détruit pratiquement le genre, laissant sur la table d'opération, d'un côté, un traité politique et législatif, de l'autre, un roman d'aventures. Pour que le mécanisme spéculaire complexe de l'utopie commence a faire circuler ses perspectives entrecroisées, il a besoin de l'agencement d'un personnage narrateur différent de l'auteur. C'est par les aventures de ce personnage, par ses découvertes, par ses réactions et par sa relation (qui font de lui le témoin de l'Utopie) que l'auteur introduit le distanciation nécessaire au jeu de projections et de reflets du mode utopique. Cette hypothese est appuyée et confirmée par ce qu'on sait des péripéties de la création du texte fondateur du genre, l'Utopie de Thomas More. La premiere impulsion de la conception du livre a apparemment été donnée par l'invitation qu'Erasme avait lancée a More d'écrire un Eloge de la sagesse, en réponse a son Eloge de la folie. En tant que tel, cet Eloge de la sagesse aurait du etre un traité philosophique et moral, tout comme l'ouvrage jumeau d'Erasme. En effet, en 1515, Thomas More rend la célebre visite a son ami Pierre Gilles a Anvers armé de l'esquisse d'un Discours de la Sophia. Cependant, a l'essor de ces discussions avec son ami, More change de stratégie narrative, attribuant le Discours non plus a un narrateur-auteur, mais a un narrateur-personnage, Raphaël Hythlodée. Le fait que, dans le texte final, More attribue a Pierre Gilles l'occasion de rencontrer Raphaël semble une maniere fictionnelle de témoigner du rôle joué, dans la réalité, par Pierre Gilles dans la réorganisation de l'ouvrage. Par cette restructuration, la présentation du < monde sage sage > passait de la forme de traité, utilisée par Erasme pour exposer le < monde fou fou >, a la forme de dialogue. Bien que la formule dialogique, redevable a Platon, était plutôt conventionnelle, elle introduisait toutefois un partenaire de conversation, donc un deuxieme personnage. Comme le note André Prévost , la Lettre a Pierre Gilles et les premieres pages de l'Utopie < indiquent que c'est a Anvers que Hythlodée est entré dans le récit et que, par sa présence, il le transforme. Le Discours de la Sophia, la Sagesse, devenait fiction et prenait une nouvelle dimension > [47] . François Chirpaz, qui souligne a son tour le choix fait par More d'écrire son texte sur le mode de la fiction et non sur celui du traité philosophique et politique, va encore plus loin, se demandant si le personnage de Raphaël n'est pas un double de l'auteur, lui permettant d'exprimer la distance qu'il prend face a son texte. < Tout se passe comme si Th. More tenait a maintenir, par la structure meme du récit, une distance entre lui et lui-meme, ne parvenant pas a unifier son espoir et son souhait > (allusion aux considérations finales de More sur la relation de Raphaël : < Je le souhaite plutôt que je ne l'espere espere >) [48] . En tout cas, la présence de Raphaël en tant qu'interlocuteur de Thomas More et que narrateur du voyage en Utopie implique que la description utopique est des le début intimement jumelée aux genres du dialogue philosophique et du voyage imaginaire. C'est justement la présence d'un narrateur qui change le < contrat de lecture lecture > et donne au Discours théorique la < distance > qui fait de lui une Utopie fictionnelle [49] . Et si au XVIe siecle c'est la formule dialogique qui prédomine, surtout chez les auteurs italiens, a partir du XVIIe siecle l'utopie bascule décisivement du côté de la formule narrative. Toutefois, malgré le rôle toujours croissant des péripéties de voyage dans les utopies de l'âge classique, Micheline Hugues prévient, suivant Alexandre Cioranescu, contre le risque d'ignorer le < noyau descriptif descriptif > dur et irréductible de l'utopie. Elle est aussi de l'opinion que le héros utopique véritable, dans le sens romanesque du terme, ne fait son apparition que dans les antiutopies, ou le protagoniste devient une entité autonome (autant sur le plan idéologique que sur celui de l'action) opposée a la société décrite [50] . Le greffage de l'utopie sur le voyage extraordinaire et sur le roman d'aventures a été souligné par plusieurs théoriciens qui ont senti le besoin de qualifier le genre utopique avec des attributs renvoyant a la narrativité. Le premier de la liste, Geoffroy Atkinson a montré que le voyage extraordinaire, en tant que variété du voyage imaginaire, allie deux éléments, le récit réaliste d'un voyage aventureux et la description d'une société utopique éloignée [51] . Pierre-François Moreau parle du < récit utopique utopique >, qu'il situe entre le droit naturel et le < roman de l'Etat Etat > [52] . Victor Dupont choisit la formule < roman utopique utopique > pour suggérer que, pour avoir une meilleure prise sur l'imagination, le sujet < didactique > de l'utopie se fait porter par un genre narratif. Empruntant les dispositifs épiques et les charmes de la littérature, < le roman utopique est, a la philosophie et aux sciences sociales, ce que le roman historique est a la science historique > [53] . En d'autres termes, l'utopie peut etre comprise comme un traité littérarisé sur l'état. Enfin, Hélene Greven-Borde utilise ensemble les termes de récit, fiction et romanesque utopique [54] , alors que Micheline Hugues parle d'utopies romanesques et de romanesque utopique [55] . Pour souligner la dépendance de la description utopique de la narration de voyage et romanesque, Jean-Michel Racault a proposé le syntagme d'< utopie narrative >. L'utopie narrative est < la description détaillé, introduite par un récit ou intégrée a un récit, d'un espace imaginaire clos, géographiquement plausible et soumis aux lois physiques du monde réel, habité par une collectivité individualisée d'etres raisonnables dont les rapports mutuels comme les relations avec l'univers matériel et spirituel sont régis par une organisation rationnellement justifiée saisie dans son fonctionnement concret > [56] . Comme le travail de Jean-Michel Racault porte surtout sur les utopies de l'Age classique et des Lumieres, il est vrai que, beaucoup plus que les utopies de la Renaissance, ces textes sont massivement contaminés par l'esprit des voyages extraordinaires. Mais meme faisant abstraction de la prédisposition narrative de l'époque envisagée par le théoricien, il reste que grand nombre d'auteurs, par exemple Cyrano de Bergerac , Foigny , Veiras , Patot, Swift , Prévost , Casanova , Sade , etc., utilisent la narration comme une sorte d'exosquelette leur permettant d'enfiler les organismes de plusieurs cités et pays utopiques ou dystopiques. On doit reconnaître, avec Krishan Kumar, que < l'utopie a conservé tout au long de son histoire la forme basique d'une narration de voyage > et que sa définition doit nécessairement inclure l'idée d'une < fiction d'un voyage vers un monde nouveau > [57] . Ou, d'une maniere plus basale encore, on peut admettre, avec Bronislaw Baczko, que < l'utopie n'est pas seulement imaginée et pensée ; elle se fait intelligible et communicable dans un discours par lequel s'effectue la réunion et l'intégration des idées-images a un langage >. Le discours utopique se serait constitué par l'intégration de deux paradigmes classiques, celui de < l'utopie de voyage imaginaire > et celui de < l'utopie - projet de législation idéale >, le premier servant de véhicule et de liant au deuxieme [58] . En effet, le syntagme < utopie narrative narrative > évoque en contrepartie le syntagme < utopie descriptive descriptive >. La caractérisation d'< utopie descriptive descriptive > devrait etre appliquée aux utopies dédiées exclusivement a la présentation de cités et de royaumes idéaux, comme celles des anglais More et Bacon et des italiens Patrizi , Agostini , Zuccolo et Campanella . Néanmoins, les procédés de la description et de la narration ne sauraient délimiter deux especes distinctes d'utopies. Ils pointent plutôt vers deux pôles du discours utopique, qui peuvent se retrouver dans un équilibre instable ou éclaté, mais ne peuvent pas s'exclure totalement sans détruire l'ensemble. Les utopies descriptives ne peuvent pas se passer d'une minime esquisse d'un cadre épique, meme stéréotypé, sans tomber dans une proposition réformiste pure (sur ce bord se trouve l'Oceana de James Harrington ), alors que les utopies narratives, sans la description, si sommaire qu'elle soit, d'une communauté meilleure (ou inférieure), retombent tout simplement dans le genre des romans d'aventures (sur cet autre bord se retrouvant par exemple l'Aline et Valcour de Sade ). La prépondérance de l'un ou de l'autre des pôles - la description et la narration utopique - peut largement varier quantitativement, mais l'osmose entre l'utopie, en tant que description, et le voyage extraordinaire, en tant que narration, ne peut pas etre rompue sans détruire l'organisme symbiotique. Le voyage extraordinaire, qui doit son nom générique a Geoffroy Atkinson [59] , est un type particulier des voyages imaginaires définis par Philip Babcock Gove [60] . En fait, tous les < récits englobants englobants > qui véhiculent les descriptions utopiques sont, selon Gove, des variantes du voyage imaginaire. Adriana Corrado fait une classification utile dans ce sens, portant sur les différents types de relations de voyage. Ainsi, elle distingue entre voyages réels et voyages imaginaires ; dans la catégorie des voyages imaginaires, elle différencie les voyages réalistes (Neville , Defoe ), les voyages fantastiques (Lucien, Godwin , Cyrano de Bergerac , Swift ), les voyages utopiques (Barnes , Head , Sadler , Veiras , Tyssot de Patot ), et les voyages allégoriques (Bunyan, Franck, Wilson) [61] . Le voyage utopique s'avoisine avec le roman d'aventures aussi. Pour une meilleure discrimination de la narration utopique dans le cadre du genre romanesque, Jean-Michel Racault invoque la distinction anglo-saxonne entre < romance >, le < récit non mimétique qui ne suscite pas l'effet de réel et ne requiert de la part de son lecteur aucune espece de créance >, et < novel >, le roman réaliste [62] . L'utopie narrative peut etre classée, du moins pour son histoire jusqu'au XVIIIe siecle, comme un type de romance, ensemble avec la prose chevaleresque, pastorale, allégorique, religieuse, héroique et historique, dialoguée, satirique, etc. [63] Ce qui ne veut pas dire qu'elle ne partage pas aussi des traits communs avec le < novel >, par exemple avec le roman picaresque et d'aventures, surtout a partir du XVIIIe siecle quand les auteurs d'utopies, pour imposer un nouveau pacte de véracité, commencent a introduire les techniques d'authentification empruntées aux récits de voyage. Une variété romanesque proche de l'utopie est la robinsonnade [64] . Construit a partir du célebre personnage de Daniel Defoe , le terme désigne l'entreprise civilisatrice d'un individu échoué sur une île ou un territoire sauvage. La nature y est d'habitude édénique et arcadienne, mais ce qui distingue le Robinson aménageant son île en Eden du pasteur de l'Age d'Or est sa détermination de faire travailler cette nature, de la transformer en culture. On a considéré Robinson Crusoe comme le représentant de la civilisation bourgeoise en ascension, mais il est tout autant le symbole de l'humanité dans la construction < technologique > de soi. Il est le héros civilisateur de l'Age moderne, position qui implique toutes les caractéristiques de la mentalité humaniste, opposée a celle religieuse, mystique ou magique : humanisme, volontarisme, rationalisme, scientisme, technologisme, etc. Meme quand il n'échoue pas accidentellement sur une île déserte mais s'y retire de sa propre volonté, suite a une névrose personnelle, a un traumatisme subi en Europe ou a une misanthropie philosophique, le < Robinson > n'oublie jamais ses dextérités civilisatrices pour transformer la nature sauvage en un microcosme domestique. C'est le cas de Philippe Quarll, protagoniste d'un roman (M. [Edouard] Dorrington , Le solitaire anglais, ou Aventures merveilleuses de Philippe Quarll, 1729) inclus souvent dans la bibliographie de l'utopie, bien qu'il soit une robinsonnade typique. Tous ces traits, la robinsonnade les partage avec l'utopie, a la différence que Robinson construit un microunivers paradisiaque personnel, alors que l'utopie implique l'effort et la participation de toute une collectivité (quoique, s'il avait une riche descendance, on pourrait bien voir dans Robinson l'ancetre d'une société utopique insulaire, comme dans les romans de François Lefebvre , Relation du voyage de l'isle d'Eutopie, 1711, et de Guillaume Grivel , L'isle inconnue ou Mémoires du Chevalier des Gastines, 1783-1787). Toutefois la différence entre individualisme et collectivisme suffit, selon David Fausett, pour faire de la robinsonnade et de l'utopie deux genres séparés [65] . On pourrait prolonger cette opposition dans le conflit plus large qui a opposé, d'apres William Brandon, les mentalités du Monde Ancien et du Monde Nouveau. < Dominium > et libéralisme, d'un côté, et < communitas > et autoritarisme, de l'autre [66] , sont les deux projets divergents que Robinson et Utopus mettent a la base de leurs mondes respectifs, l'un de tendance < capitaliste > et l'autre < communiste >. Si a l'Age de la raison l'utopie faisait corps commun avec le voyage extraordinaire, a partir du XIXe siecle, avec l'ascension du positivisme et du scientisme, elle s'est tournée vers une cohabitation avec un autre genre, le roman scientifique et de science-fiction. J. O. Bailey définit la < fiction scientifique scientifique > comme le récit d'une invention imaginaire ou d'une découverte dans les sciences de la nature avec toutes les expériences et les aventures qui en découlent. L'idée que l'invention (sous-marin, aéroplane, vaisseau interplanétaire, téléphone, radio, bombe atomique, rayon laser, etc.) devance prophétiquement son époque a fait ressortir la fonction anticipative des utopies (tres faible d'ailleurs, a un examen rétrospectif). La confluence entre utopisme et scientisme donne ce que J. O. Bailey nomme la < fiction scientifique-utopique scientifique-utopique > (scientific-utopian fiction) [67] . Dans ce sens, Raymond Ruyer a mis en relief la tournure utopique de beaucoup des romans < scientifiques > comme ceux de Jules Verne [68] . Caractérisant la science-fiction comme un mode littéraire < distancié >, < non mimétique mimétique > ou métaphysique, Darko Suvin la rapproche de l'utopie en tant que genre qui refuse le monde immédiat et lui oppose des mondes < radicalement différents différents >. Dans la < jungle des genres genres >, l'utopie et la science-fiction apparaissent comme des parents, côtoyés de tous parts par les memes voisins : le mythe et le récit mythologique, le conte de fées, le récit fantastique, la pastorale, la picaresque et le voyage d'aventures, la vulgarisation scientifique, etc. [69] Il est vrai que la science-fiction déborde l'utopie en plusieurs directions et formes, a commencer par son imaginaire cosmologique et d'invention technologique, mais, dans l'opinion de Tom Moylan, elle est aussi le genre qui, dans les années 1960, a réussi a ranimer l'utopie du gouffre ou l'avaient faire sombrer les dystopies antitotalitaires du XXe siecle [70] . En changeant le point de repere, on pourrait tout aussi bien regarder les ouvres de science-fiction contemporaines comme appartenant a l'imaginaire utopique, perspective offerte par exemple par le travail de Hélene Greven-Borde sur les Formes du roman utopique en Grande-Bretagne (1918-1970) [71] . En tout cas, l'impulsion utopique ne paraît survivre a l'heure actuelle que précisément dans la pseudomorphose technologique qu'est la science-fiction, bien que, sur le plan de l'imaginaire social, on clame que les dernieres décennies ont nourri un < retour de l'utopie utopie > [72] .
Notes
[1] Marina LESLIE, Renaissance Utopias and the Problem of History, Ithaca (New York) & London, Cornell University Press, 1998, p. 2. [2] Jean-Jacques WUNENBURGER, L'utopie ou la crise de l'imaginaire, Paris, Jean-Pierre Delarge, 1979, p. 17. [3] Alain Pessin, L'imaginaire utopique aujourd'hui, Paris, Presses Universitaires de France, 2001, p. 25. [4] Frank E. MANUEL & Fritzie P. MANUEL, Utopian Thought in the Western World, Cambridge (Massachusetts), The Belknap Press of Harvard University Press, 1979, p. 7. [5] Pierre VERSINS, Encyclopédie de l'utopie, des voyages extraordinaires et de la science fiction, Lausanne, Editions l'Age d'Homme, 1972. [6] Voir la critique apportée par J. C. DAVIS a la fusion par Frank et Fritzie Manuel des concepts d'Utopie, Millenium, Arcadie, Cocagne, état idéal, etc. < The History of Utopia : the Chronology of Nowhere >, in Peter ALEXANDER & Roger GILL, Utopias, London, Gerald Duckworth, 1984, p. 9. [7] H.-G. FUNKE, < Utopie, utopiste >, in R. Reichardt & H.-J. Lüsebrink, Handbuch politisch-sozialer Grundbegriffe in Frankreich 1680-1820, Heft 11, München, 1991. Voir aussi Raymond TROUSSON, Voyages aux Pays de nulle part, Troisieme édition revue et augmentée, Bruxelles, Editions de l'Université de Bruxelles, 1999, pp. 9-13. [8] V. L. SAULNIER, < Mythologies pantagruéliques. L'utopie en France : Morus et Rabelais Rabelais >, in Les utopies a la Renaissance, Colloque international (Bruxelles, 1961), Bruxelles, Presses Universitaires de Bruxelles & Paris, Presses Universitaires de France, 1963. [9] Pierre LAROUSSE, Grand Dictionnaire universel du XIXe siecle, Nîmes (Gard), C. Lacour, 1991, tome 23, p. 704. [10] Grand Dictionnaire Encyclopédique Larousse, Paris, Librairie Larousse, 1985, Tome 10, p. 10582. [11] Keith THOMAS, < The Utopian Impulse in Seventeenth-Century England >, in Dominic BAKER-SMITH & C. C. BARFOOT (éd.), Between Dream and Nature : Essays on Utopia and Dystopia, Amsterdam, Rodopi, 1987. [12] Ruth LEVITAS, The Concept of Utopia, Syracuse, Syracuse University Press, 1990, pp. 181-191. [13] Raymond RUYER, L'utopie et les utopies, Saint-Pierre-de-Salerne, Gérard Monfort, 1988, pp. 6-7. [14] Michel-Antoine BURNIER, Les Paradis Terrestres. 25 siecles d'utopies de Platon a Biosphere 2, Paris, Florent Massot / C.O.L., 2000. [15] Frank E. MANUEL & Fritzie P. MANUEL, Utopian Thought in the Western World, pp. 8-9. [16] Nell EURICH, Science in Utopia. A Mighty Design, Cambridge (Massachusetts), Cambridge Universiy Press, 1967, pp. VII et 5. [17] Darko SUVIN, La Science-Fiction entre l'utopie et l'antiutopie, Montréal, Les Presses Universitaires du Québec, 1977, p. 60. [18] Les utopies pratiques font le sujet d'une riche littérature sur la pratique sociale, dont nous citons Franco VENTURI, Utopia and Reform in the Enlightenment, Cambridge (Massachusetts), Cambridge University Press, 1971, pour le XVIIIe siecle, Barbara GOODWIN, Social Science and Utopia. Nineteenth-Century Models of Social Harmony, Sussex, The Harvester Press, 1978, et Michele RIOT-SARCEY, Le réel de l'utopie. Essai sur le politique au XIXe siecle, Paris, Albin Michel, 1998, pour le XIXe siecle, et finalement Bernard LACROIX, L'utopie communautaire. Histoire sociale d'une révolte, Paris, Presses Universitaires de France, 1981, et L'imaginaire subversif,Paris, Presses Universitaires de France, 1981, pour le XXe. [19] Aurel KOLNAI, The Utopian Mind, A Critical Study in Moral and Political Philosophy, Edited by Francis DUNLOP, London and Atlantic Highlands (New York), 1995, p. 166. [20] Voir Maurice Tournier, < Des mots en politique politique >, in Simone Bonnafons & Vincent Milliot (éd.), UTOPIE. utopies, numéro spécial de Mots. Les langages du politique, no. 35, 1993, p. 120. [21] Karl MANNHEIM, Idéologie et utopie, Traduit sur l'édition anglaise par Pauline ROLLET, Préface de Louis WRITH, Paris, Librairie Marcel Riviere, 1956. [22] Paul Ricoeur, L'idéologie et l'utopie, Traduit de l'américain par Myriam Revault d'Allonnes et Joël Roman, Paris, Seuil, 1997, pp. 335-356. [23] Alexandre CIORANESCU, L'avenir du passé. Utopie et littérature, Paris, Gallimard, 1972, p. 26. [24] Raymond RUYER, L'utopie et les utopies, pp. 24-25. [25] Jean-Michel RACAULT, Nulle part et ses environs. Voyages aux confins de l'utopie littéraire classique (1657-1802), Paris, Presses de l'Université de Paris-Sorbonne, 2003, pp. 6-8. [26] Gilles LAPOUGE, Utopie et civilisations, Paris, Albin Michel, 1990, p. 76. [27] Kevin HETHERINGTON, The Badlands of Modernity. Heterotopia and Social Ordering, London & New York, Routledge, 1997. [28] Louis MARIN, Utopiques : Jeux d'espaces, Paris, Les Editions du Minuit, 1973. [29] Julien FREUND, Utopie et violence, Paris, Gallimard, 1972, p. 22. [30] Barbara GOODWIN & Keith TAYLOR, The Politics of Utopia. A study in theory and practice, London, Melbourne, Sydney, Auckland & Johannesburg, Hutchinson, 1982. [31] Karl MANHEIM, Idéologie et utopie. [32] Jean-Michel RACAULT, L'utopie narrative en France et en Angleterre. 1675-1761, Oxford, The Alden Press, 1991, pp. 14 sqq. [33] On peut trouver une approche socio-politique de l'imaginaire utopique, découpé par < utopemes >, dans le livre d'Alain Pessin, L'imaginaire utopique aujourd'hui, Paris, Presses Universitaires de France, 2001. [34] Jean BODIN, Les six livres de la République, in Corpus des oeuvres de la philosophie en langue française, Paris, Fayard, 1986, p. 31. [35] Du rôle de la forme de fiction littéraire dans la définition de l'utopie parle, par exemple, J. C. DAVIS, Utopia and the Ideal Society, A Study of English Utopian Writing 1516-1700, Cambridge, Cambridge University Press, 1981, p. 38. [36] Raymond TROUSSON, Voyages aux Pays de nulle part, p. 15. [37] L. T. SARGENT, < Utopia - The Problem of Definition >, in Extrapolation, 16, no. 2, 1975, p. 138. [38] Raymond RUYER, L'utopie et les utopies, p. 4. [39] Ibidem, pp. 3-4. [40] Pour une poétique et une rhétorique du récit de voyage, voir Normand DOIRON, L'art de voyager. Le déplacement a l'époque classique, Sainte-Foy, Les Presses de l'Université Laval, & Paris, Klincksieck, 1995. [41] Corin Braga, De la arhetip la anarhetip [De l'archétype a l'anarchétype], Iaºi (Roumanie), Polirom, 2006. [42] Pierre-François MOREAU, Le récit utopique. Droit naturel et roman de l'Etat, Paris, Presses Universitaires de France, 1982, pp. 106-112. [43] Vita FORTUNATI, La letteratura utopica inglese. Morfologia e grammatica di un genere letterario, Ravenna, Longo, 1979. [44] Raymond TROUSSON, Voyages aux Pays de nulle part, pp. 21-22. [45] Christian MAROUBY, Utopie et primitivisme. Essai sur l'imaginaire anthropologique a l'âge classique, Paris, Seuil, 1990, pp. 16-17. [46] Georges BENREKASSA, Le concentrique et l'excentrique : Marges des Lumieres, Paris, Payot, 1980, pp. 241-242. [47] André PREVOST, Présentation a L'utopie de Thomas More, Présentation, texte original, apparat critique, exégese, traduction et notes, Préface de Maurice SCHUMANN, Paris, Mame, 1978, p. XLII. [48] François CHIRPAZ, Raison et déraison de l'utopie, Paris, L'Harmattan, 1999, pp. 45, 54. [49] Voir Micheline Hugues, L'utopie, Paris, Nathan, 1999, pp. 17-19, 95. [50] Ibidem, pp. 116-118. [51] Geoffroy ATKINSON, The extraordinary Voyage in French Literature from 1700 to 1720, Paris, Honoré Champion, 1922, pp. 7-11, 25. [52] Pierre-François MOREAU, Le récit utopique. Droit naturel et roman de l'Etat. [53] Victor DUPONT, L'utopie et le roman utopique dans la littérature anglaise, Cahors, Imprimerie typographique A. Coueslant, 1941, p. 8. [54] Hélene GREVEN-BORDE, Formes du roman utopique en Grande-Bretagne (1918-1970). Dialogue du rationnel et de l'irrationnel, Paris, Presses Universitaires de France, 1984, pp. 21 et passim. [55] Micheline HUGUES, L'utopie, pp. 98 sqq. [56] Jean-Michel RACAULT, L'utopie narrative en France et en Angleterre. 1675-1761, Oxford, The Alden Press, 1991, p. 22. [57] Krishan KUMAR, Utopianism, Bristol, J. W. Arrowsmith Ltd., 1991, pp. 89, 31. [58] Bronislaw BACZKO, Lumieres de l'utopie, Paris, Payot, 1978, p. 33. [59] Voir Geoffroy ATKINSON, The Extraordinary Voyage in French Literature before 1700, New York, Columbia University Press, 1920, p. IX ; Idem, The extraordinary Voyage in French Literature from 1700 to 1720. [60] Philip Babcock GOVE, The Imaginary Voyage in Prose Fiction. A History of Its Criticism and a Guide for Is Study, with an Annotated Check List of 215 Imaginary Voyages from 1700 to 1800, New York, Columbia University Press, 1941, pp. 96 sqq. [61] Adriana Corrado, I precursori di Robinson Crusoe e Lemuel Gulliver. Raconti di viaggi immaginari e reali nella prosa inglese dal 1638 al 1726, Napoli, Liguori Editore, 1976. [62] Jean-Michel RACAULT, Nulle part et ses environs, p. 119. Aussi Idem, L'utopie narrative en France et en Angleterre, p. 257. [63] Voir la classification déja tres ancienne d'Arthur J. TIEJE, The Theory of Characterization in Prose Fiction Prior to 1740, Minneapolis, University of Minnesota Studies in Language and Literature No. 5, 1916. [64] Voir Fritz BRUGGERMANN, Utopie und Robinsonade. Untersuchungen zu Schnabels Insel Felsenburg (1731-1743), Weimar, Duncker, 1914; Raymond TROUSSON, Voyages aux Pays de nulle part, p. 22. [65] David FAUSETT, Images of the Antipodes in the Eighteenth Century. A Study in Stereotyping, Amsterdam, Rodopi, 1995, pp. 21, 135. [66] William BRANDON, New Worlds for Old. Reports from the New World and their effect on the development of social thought in Europe, 1500-1800, Athens (Ohio) and London, Ohio University Press, 1986, p. IX. [67] J. O. Bailey, Pilgrims through Space and Time. Trends and Patterns in Scientific and Utopian Fiction, New York, Argus Books, 1947, pp. 10-11. [68] Raymond RUYER, L'utopie et les utopies, p. 3. Voir aussi Simone VIERNE, Jules Verne et le roman initiatique, Paris, Sirac, 1973. [69] Darko SUVIN, La Science-Fiction entre l'utopie et l'antiutopie, Montréal, Les Presses Universitaires du Québec, 1977, chap. 2. [70] Tom Moylan, Scraps of the Untainted Sky. Science Fiction, Utopia, Dystopia, Boulder (Colorado) & Oxford, Westview Press, 2000, pp. 81 sqq. [71] Hélene Greven-Borde, Formes du roman utopique en Grande-Bretagne, pp. 42 sqq. [72] Alain PESSIN, L'imaginaire utopique aujourd'hui.
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