Valérie Deshoulieres

Institut d'Etudes Françaises de Saarbrücken

Université de la Sarre, Allemagne

valeriedeshoulieres@gmail.com

 

 

 

Généalogie du roman spectral

Histoires de fantômes et affaires de lignage dans l'ethos islandais /

 

Spectral Novel's Genealogy

Stories of Ghosts and Business of Lineages in the Icelandic "Ethos"



Abstract: As Isabelle Casta writes in Nouvelles mythologies de la mort (Champion, 2007) "killers, juristes, coroners and vampires knock at the Other-World's doors, which have been opened by criminal novel, su­per­natural story and heroic fantasy". But icelandic spectral voices distinguish them­selves : from saga to skotta (fantômette in French) realism is prevalent and forbids compromises with glorification and fantasy. In Iceland, exchanges between the dead and the living belong to a specific "ethos" be­sotted with genealogy, "in reality like in fiction", and registered in a domestic cos­mogony.

Keywords: Icelandic Literature; Novel; Ghost; Lineage; Memory; The Other World; Realism; Domestic cosmogony.

Rezumat: Aºa cum Isabelle Casta scria în Nouvelles mythologies de la mort (Champion, 2007) "criminali, judecãtori, ciocli ºi vampiri bat la uºile celeilalte lumi, care au fost deschise de romanul cu crime, povestirea supranaturalã, ºi fantezia eroicã". Însã vocile spectrale islandeze se disting: de la saga la skotta (fantômette în francezã) prevaleazã realismul ºi împiedicã compromisul cu glorificarea ºi fantezia. În Islanda,  schimburile dintre morþi ºi vii aparþin unui  "ethos" specific învestit cu genealogie, în realitate precum ºi în ficþiune ºi se înscrie întro cosmogonie domesticã.

Cuvinte cheie: literaturã islandezã; roman; fantomã; descendenþã; memorie; lumea cealaltã; realism; cosmogonie domesticã.

 

 

Enfin émergée de ses brumes, apres des siecles d'oubli, l'Islande, l'une des plus jeunes terres de la planete, est a la mode. Ses contrastes s'affichent généreusement sur les murs du métro parisien, condensés dans ces formules-choc et clichéiques venant spontanément aux levres de tout "exploraseur" : un pays de glace et de feu, une terre des extremes et des oppositions, une île prodigue en spectacles naturels et croyances étranges. Parmi les vocables prompts a combler l'ignorance au sujet d'une culture représentant l'une des branches les plus originale de la production littéraire occidentale, "elfes" et "fantômes" occupent, en effet, aux côtés des "runes", des "vikings" et des "valkyries", une place de choix. De Jules Verne, qui fit du volcan Snaeffels la porte du "centre de la terre", a Jean Malaurie dont les reveries géologiques remonterent des solfatares de Reykjavik en direction du Grand Nord, écrivains et scientifiques ont été nombreux a commenter la double leçon, géographique et spirituelle, dispensée par ce sol instable de 103 000 km2.

Auteur d'une étude de référence sur les expériences psychiques des Islandais qu'il relie aux phénomenes naturels agitant l'île en permanence (geysers, sources d'eau chaude, éruptions volcaniques.), Erlendur Haraldsson nous communique d'abord les résultats de sondages extensifs qui laissent songeurs : 70% des Islandais croient a la vie apres la mort ; 60% sont convaincus qu'un contact est susceptible d'etre établi avec un défunt ; 32% avouent avoir assisté a une séance de spiritisme, guidés par un médium ; 1 islandais sur 5 enfin dit avoir croisé, au moins une fois dans sa vie, un elfe ou une fée. La littérature se fait évidemment l'écho de ces croyances : de la mythologie norroise peuplée de créatures divines et de "gens cachés" (huldufólk) aux bruissements d'ailes du roman moderne et contemporain, la frontiere entre la communauté des morts et celle des vivants est, en Islande, des plus poreuse [1] . Parmi les orientations essentielles de l'ere post-laxnessienne [2] , Fridrik Rafnsson [3] releve ainsi l'importance du récit spectral. Que le narrateur soit mort : Hanani de Steinumm Sigudardóttir (1997), Les Aurores boréales d'Einar Kárason (1998), 7, rue de Grandi de Vigdís Grimsdóttir (1996) ou encore Les Anges de l'univers d'Einar Már Gudmundsson (1993) ; ou qu'il rapporte de maniere objective le dialogue familier et constant entre ce "côté-ci" du monde et "l'autre côté" (hinum meginT'es pas la seule a etre morte ! de Kristín Ómarsdóttir (1997).

Les histoires de fantômes ont souvent valeur de symptômes : sous la plume de Wilkie Collins (1824-1889) [4] , de Charles Dickens (1812-1870) [5] ou d'Arthur Conan Doyle (1859-1930) [6] , elles montrent la précarité de l'homme ordinaire a l'époque victorienne et tiennent de la critique sociale. Quels que soient leurs noms "monstre(s), simulacre(s) ou vision(s), ombre(s), apparition(s), esprit(s)" [7] , les revenants anglais assument, sous le regne d'une monarque orgueilleuse et puritaine, la double critique du matérialisme et de la sentimentalité dont se repaissent les romans bourgeois ou aristocratiques. A propos des nouvelles fantastiques de Henry James, Virginia Woolf remarquait a quel point l'apparition spectrale convenait a "la crise de conscience ou de passion" de l'individu qui en était victime [8] . Ce que les spectres manifestent alors, c'est l'effondrement d'un systeme de valeurs caractéristiques de l'Angleterre d'avant le début du XVIIIe siecle, prolongé par le XIXe. Les revenants islandais n'ont guere a voir avec ces "figurants décentrés, dédoublés, d'une société inquiete et oppressive" [9] . Pas plus qu'ils ne témoignent d'un renouveau mythique de nos anciennes Vanités.

Dans son exploration des terrae incognitae qui lui semblent surgies "des nouvelles noces de Techne et d'Oneiros", Isabelle Casta [10] estime que la fictionnalisation de la mort indique, depuis les années 80, le reflux du religieux et du sacré et le triomphe du destin biologique laissant le champ libre a l'exhibition, l'obscene, le gore, le trash. Le questionnement sous-entendant son propos est simple : notre rapport a la mort a-t-il changé ? Quand et comment ? Si une mutation est repérable, que symbolise-t-elle ? La réponse qu'elle propose ne l'est pas moins : les nouveaux codes des ouvres policieres, principalement françaises ou anglo-saxonnes, ayant retenu son attention témoignent de "l'ébranlement des consciences occidentales, lié aux atrocités du second conflit mondial, de la faillite des idéologies de substitution (.), de l'exaltation du matérialisme marchand comme unique référence, seule finalité et seule mesure des activités humaines" [11] . Dans le nouveau type de récits qu'elle identifie, "le messianisme médical se conjugue aux interventions spectrales pour faire piece a la mort". Tueurs, légistes et morts-vivants se bousculent ainsi aux portes de l'invisible ouvertes simultanément par le roman criminel, le récit surnaturel et l'heroic fantasy. La encore, les voix islandaises d'outre-tombe se distinguent : de la saga médiévale a la skotta, appellation générique de "fantômette", prévaut un style réaliste interdisant toute concession, comme l'a montré Régis Boyer, a "l'idéalisation", au "fantastique" et au "merveilleux" [12] . En Islande, les échanges entre morts et vivants participent, dans la réalité comme dans la fiction, d'un ethos spécifique obsédé par la continuité généalogique et inscrit dans une cosmogonie domestique.

 

Histoires de familles

La "forme simple" du Mémorat

 

La relation étroite entre généalogie et spectralité qui fonde les (p)jó(d)sögur, ces breves histoires de lignage, variantes populaires des grands récits généalogiques, genre cher entre tous aux Islandais, nous invite d'abord a interroger le concept d'ethos développé, en particulier, par Gregory Bateson dans La cérémonie du Naven. Sensation d'appartenance culturelle ou, plus largement, "expression d'un systeme culturellement normalisé d'organisation des instincts et des émotions des individus" [13] , un tel concept nous permet de comprendre, en effet, l'ethnologie du banal requise par l'analyse des dits et des récits spectraux qui proliferent sur l'île et dont le ton nous est donné par ce proverbe : "Il y a des morts dans toutes les maisons d'Islande comme il y a des fruits dans les plateaux". En d'autres termes, selon la "pensée islandaise", la présence des morts enveloppe celle des vivants dans une domesticité quotidienne. Au commencement des histoires de fantômes sont sans nul doute des histoires de familles. Si l'appellation de "Sagas de familles" semble par trop restrictive, il n'en demeure pas moins que les premiers textes littéraires islandais nous mettent en présence d'hommes et de femmes tenant, en vertu d'une croyance paienne fort ancienne, la communauté familiale pour sacrée.

Colonisée entre 874 et 930 environ par des aventuriers venus du sud-ouest de la Norvege, du Danemark et des îles celtiques de l'Atlantique Nord (Orcades, Shetland, Hébrides et Irlande), l'Islande, rappelons-le, fut le seul pays scandinave a connaître un extraordinaire mouvement d'écriture, lequel s'amorça avec la consignation de lois et de généalogies et se poursuivit avec les premiers travaux historiques de Saemundr Sigfússon (mort en 1133) et d'Ari Thorgilsson dit le Savant (mort en 1148). Ce dernier est l'auteur d'une ouvre magistrale en langue vulgaire, le Livre des Islandais (Islendingabók), retraçant l'histoire de l'île et constituant simultanément une introduction au code de l'Église d'Islande. A la meme époque, de singuliers ouvrages, les Landnamaboekr ou "livres de colonisation" [14] célebrent la grandeur de la parentele selon un procédé sans équivalent dans aucune autre littérature : en partant d'un point de la côte ouest, celui ou a débarqué le premier colonisateur, Ingólfr Arnason, et en allant dans le sens des aiguilles d'une montre, on s'arrete a chaque lieu ou a débarqué l'un de ces colons. Chemin faisant, on récapitule le lignage des personnages cités et l'on énumere les qualités qui ont rendu ces hommes mémorables ainsi que leurs descendants. Qu'il existe huit versions différentes de ces ouvrages montre assez, comme le souligne Régis Boyer, le gout de la nation islandaise pour les réseaux généalogiques.

Les sagas procederaient selon toute vraisemblance de ces récits de lignage. Agrémentées ou non de strophes scaldiques [15] , voire de poemes entiers, ces ouvres en prose composées entre la fin du XIIe siecle et le milieu du XIVe nous parlent avant tout des paysans-propriétaires libres du Xe siecle, les boendr : Grímr le Chauve, Helgi le Maigre, Njáll le Brulé et autres caracteres bien trempés ayant donné leurs noms aux rues de Reykjavik. Tous appartiennent, sans exception, a de grandes familles, tres anciennes le plus souvent, et dont la puissance est proportionnelle au nombre de leurs membres. Une oligarchie régie par "une dialectique du destin, de l'honneur et de la vengeance" possédant une dimension éminemment tragique. Il reste que l'art narratif de la saga est concis, voire laconique. L'objectivité que paraît s'imposer son auteur l'apparenterait a cette forme linguistique autonome qu'André Jolles définit comme "forme simple" [16] , soit "une forme qui se produit dans le langage et qui procede d'un travail du langage lui-meme, sans intervention, pour ainsi dire, d'un poete" [17] . Comprenons que tout se passe ici comme si le langage fabriquait lui-meme la forme devant lui servir a "rendre compte". Autonome, il se présente alors comme "un travail qui mene directement a la littérature, meme si cette littérature ne provient pas d'un poete déterminé, meme si elle n'est pas fixée dans une ouvre déterminée".

Sans assimiler "saga" et "geste", comme le fait Jolles, ou saga et légende, il est néanmoins possible s'associer "saga" et "mythe", a condition de retenir le sens premier du vocable grec, "parole", "récit transmis". L'ensemble de l'histoire populaire islandaise peut des lors etre envisagé comme une "forme simple" et meme, plus précisément, pour reprendre le terme de Jolles, comme un Mémorat. Une parenté générique unirait, par conséquent, les "livres de colonisation" et les thaettir ou, si l'on préfere, les Dits, qui se composent de petites sagas in nuce et que l'on retrouve dans les contes populaires non seulement en Islande, mais dans l'ensemble de la Scandinavie. Certaines sagas comme, par exemple, la Saga des gens du Ljósavatn ne sont meme qu'une collection de Dits rassemblés a l'époque moderne sous ce titre générique. Le sentiment de l'honneur et la nécessité de la vengeance quand cet honneur est bafoué sont, on l'a dit, au cour des premiers textes islandais. Rien de tel qu'un fantôme, comme on sait, pour laver l'offense. L'au-dela a donc voix au chapitre des les premieres sagas car il est le garant de la cohésion et de la longévité des familles. La part de chance d'un lignage ne s'incarne-t-elle pas dans une entité féminine, la hamingja, susceptible de se révéler a l'un des membres de la famille dans une vision ou dans un reve [18] ? A sa naissance, l'individu est placé sous la tutelle des dísir, divinités de la fertilité, par le choix de son prénom. Des Puissances occultes, autrement dit, s'intéressent a lui des sa venue au monde en tant que membre d'une communauté. Ce processus du "reve du prénom" (draumarnafn) exprimerait a lui seul le caractere indissociable, dans l'ethos islandais, entre le lien intergénérationnel et la référence spectrale [19] .

S'interrogeant sur la validité des "croyances incroyables", Lucien Lévy-Bruhl a d'abord tenté de circonscrire un autre lieu de pensée ou elles pourraient faire sens, gouvernées par d'autres lois que la ratio des sciences positives. Tout en reconnaissant l'avantage heuristique de cette catégorisation dualiste (pensée logique, pensée prélogique), Lévy-Bruhl finit cependant par reconnaître son caractere artificiel et refusa des lors de parler de "surnaturel", d'"irrationnel" ou encore de "paranormal". L'esprit des peuples possédant ces croyances, écrit-il, est simplement préoccupé par "autre chose" [20] . En Islande, on n'hérite jamais sans avoir a s'expliquer avec les spectres : chaque lignage possede le sien. Cet "autre chose", par conséquent, qui préoccupe les Islandais procede d'un attachement hors normes a la famille que la littérature ancienne, nous l'avons suggéré, n'a cessé de mettre en scene. A l'instar des Legenda sanctorum et des Legenda aurea, en écho aux sagas, les histoires populaires d'Islande ou se manifeste une "présence spectrale" sont des "formes simples" marquées du sceau de la généalogie. De meme que les Dits populaires de fantômes réactivent certains traits des grands textes généalogiques fondateurs de la littérature islandaise, les romans d'outre-tombe actuels présentent souvent les deux caractéristiques de ce Mémorat : l'amour de la famille et le dialogue avec les défunts.

 

Histoires de fantômes

La banalité de "l'autre côté"

 

Dans l'essai qu'il a consacré aux échanges entre morts et vivants en Islande, Christophe Pons a montré que l'aventure spectrale, a laquelle les personnes qu'il interroge disent avoir participé, reproduisait tres précisément la structure des (p)jó(d)sögur. Ces récits populaires reposent sur des faits réels et transmis et partent d'un individu offrant des caractéristiques mémorables (le don de double vue par exemple), puis saisissent ensuite un événement qui, ajouté a cet individu, deviendra lui aussi mémorable. Précisons que la mémorisation de l'histoire est d'autant plus aisée qu'elle est inscrite dans un lieu précis. Résultat d'une enquete menée entre 1996 et 1997 dans la région des grands fjords de l'Ouest, le Vestfjör(d)ur, cette étude remarquable rend compte a la fois de la "banalité" et de la "prépondérance" du partenariat symbolique entre ce "côté-ci" du monde et "l'autre côté". Les Islandais, en effet, n'ont pas le sentiment d'appartenir a une communauté plus qu'a l'autre et pensent moins la relation qui les unit a leurs défunts qu'ils la vivent. En d'autres termes, la communauté islandaise des morts n'existerait que dans l'espace culturel des représentations dont nous nous proposons ici de tracer les limites. Disons pour commencer que cet espace se caractérise essentiellement par un systeme d'échange : chaque communauté n'existe que dans le rapport qu'elle entretient avec l'autre.

Aux antipodes du spectacle, comprenons : de l'hystérie mystique dont notre époque, privée de reperes, se montre friande, les échanges entre défunts et vivants baignent, en Islande, dans une magie qu'on pourrait qualifier de naturelle. Rien de nouveau, autrement dit, sous le soleil nordique quant aux mythologies de la mort : depuis l'Edda jusqu'au roman spectral de Kristín Omarsdóttir, T'es pas la seule a etre morte ! (Elskan mín ég dey) [21] , parangon du genre, croyons-nous, le réel a toujours été représenté comme double [22] . Transes, divinations, reves, autant de procédés courants susceptibles de rendre "l'autre côté" visible, audible, palpable. A croire que le Moyen Âge n'a jamais pris vraiment fin sur cette île située en bordure du cercle polaire. Comme le souligne Éric Boury, traducteur de ces savoureux "propos du monde des morts", "la langue islandaise elle-meme, l'évolution qu'elle a subie depuis l'époque des sagas est presque un épiphénomene" [23] . Malgré la création de nouveaux mots et le glissement de sens de certains autres, la structure de l'islandais est demeurée quasi intacte depuis l'époque médiévale. Autant dire que les écrivains islandais contemporains lisent les sagas comme ils tournent les pages de Morgenblassi(d), quotidien national : sans y penser, accueillant les nouvelles de ce monde et de l'autre avec la meme disponibilité d'esprit. Un nom cristalliserait cette perméabilité unique des temporalités : celui d'Isafjör(d)ur, petite ville située a l'ouest de l'île. Car c'est a l'ouest, on s'en souvient, que tout a commencé : du premier "livre de colonisation" a l'aventure spectrale analysée par Christophe Pons en passant par la leçon moralisatrice de la Saga de Hávardr, Isafjördr pourrait bien constituer le point d'origine de cette impressionnante généalogie avec laquelle la littérature islandaise tend a se confondre.

Nous y situerions volontiers les tribulations de la famille Árnason mise en scene par Kristín Omarsdóttir, a côté de laquelle la famille Simpson semblerait presque conventionnelle. Née en 1962, l'auteur de Elskan mín ég dey a d'abord écrit des poemes et des nouvelles, avant de publier des pieces de théâtre. Ce troisieme roman a retenu toute notre attention pour ce qu'il présente une parfaite homologie entre la présence spectrale et la narration [24] , l'une et l'autre marquées de cette "temporalité ouverte" que Shakespeare devait exprimer dans Hamlet en une formule qui fit couler la sueur des traducteurs, de Gide a Bonnefoy, "the time is out of joint". Quintessence du temps spectral, comme l'explique Christophe Pons: "Le temps spectral nous parle bien sur de durée, mais d'une durée qui ne se mesure pas, qui ne se mesure plus, qui n'a jamais été et qui ne sera jamais mesurable, en un mot insaisissable (.). C'est le temps des lignées, le temps sans cesse répété des groupes continués ; celui des généalogies shakespeariennes toutes scandinaves." [25] . Dans un village de pecheurs, un veuf et ses quatre fils vivent la mort de leur sour Jóhanna, la derniere femme de la famille, qui s'est suicidée par noyade en apprenant sa grossesse, sur un mode "typiquement islandais". Le pere, puis l'un des freres ne tarderont guere a la rejoindre de "l'autre côté". La petite communauté masculine restante vit ainsi en huis clos, coupée du reste de la terre, mais non pas du Ciel, d'ou l'observent ses chers défunts, attablés avec Hemingway et Léonard de Vinci autour d'un Bacardi. Les échanges incessants entre les deux mondes nous sont rapportés par Högni, l'un des freres, âgé de dix-sept ans.

L'ethos islandais se manifeste essentiellement dans ces transactions dont l'évidence nous est rappelée au début du roman en ces termes : "Lorsque vient le soir, il fait bon s'asseoir dans l'obscurité avec ses freres pour parler de la mort. Se rappeler les disparus et boire quelque chose de chaud" [26] . De la douce évocation de la mort a la conversation chaleureuse avec les spectres, il n'y a qu'un souffle. C'est donc avec le plus grand naturel que le narrateur nous fait part de sa correspondance avec sa mere défunte : "Chere maman, Tu me manques, lui écrit-il un jour, et ton petit-fils ou ta petite-fille qui ne naîtra jamais aussi (.). Tu me manques, maman et j'espere que tu m'enverras de la force pour affronter cette épreuve" [27] . La réponse maternelle ne se fait pas attendre : "Mon cher fils, Toi aussi, tu me manques, de meme que le petit-fils que ton pere et moi aurions pu avoir (.). Comme le chat protege son territoire, protege ce que j'ai laissé derriere moi sur Terre (.). Change de chaussettes chaque jour, des chaussettes propres apportent a un homme l'assurance et l'entrain dont il a besoin" [28] . Omniscience céleste et humour terrestre se combinent dans cette missive donnant bien le ton de la vie post-mortem. Dans un chapitre intitulé : "Que mes sours surveillent leurs freres demeurés en bas sur Terre" [29] , les défuntes sont assises "dans l'une des nombreuses salles du paradis" et sollicitent de Dieu, "vetu d'une fourrure et d'une paire de cuissardes", qu'il leur prete la lunette afin d'observer les faits et gestes de ce qui reste de la maisonnée Arnasson. Le monde des morts, en résumé, n'est que la réduplication de celui des vivants : on y boit et on y mange, on s'y amuse et on s'y ennuie.

Douce, familiere, drôle, la mort, dans le roman qui nous occupe, peut aussi etre belle, esthétisée meme. Isabelle Casta rappelle que "la mort fardée de nos sociétés contemporaines a généré des récits a sa mesure". La théurgie qui nous permettrait a terme d'abolir la mort consiste, commente-t-elle, a adhérer sans réserve au "discours scientifico-futuriste" qu'ils colportent. Sur "le visage cosmétique de la Mort, anglo-saxon, qu'elle nous décrit, "le voile chamarré de la magie vient déposer l'or et le nacarat de ses récits, de ses images - ou terreurs archaiques et dérision gore se melent inextricablement " [30] . Sur le visage islandais de Jóhanna-la-noyée, ses freres et son pere déposent seulement la lotion a la noisette et la poudre de riz dont elle faisait usage chaque matin. Car "celui qui n'a jamais fréquenté la foret mais seulement la mer porte sur lui une odeur de noisette en allant a la rencontre de son rédempteur" [31] . Apres avoir aspergé leur sour de parfum sous les poignets, ils cachent dans la poche de sa salopette en éponge blanche l'étoile de mer qu'ils trouverent sous sa cuisse quand ils la retirerent de l'eau. Et Jóhanna peut enfin s'en retourner nager. Sans effets spéciaux. Loin d'avoir métamorphosé son cadavre, ils en auront seulement soigné sa "forme simple".

Les mots et les images engendrés par la mort n'ont donc ici rien de solennel, de fantastique, de fastueux. Des boucles d'oreilles fantaisie de Jóhanna, préparée tendrement par ses freres pour franchir l'autre rive, aux steles funéraires imaginées par Högni, la poésie a la discrétion d'"un plateau de fruits". Les défunts Arnasson ne requierent point de dithyrambes, mais la célébration quotidienne du réel, désirable et comestible : "Et qu'allons-nous écrire sur la pierre tombale de Jóhanna, de papa et de Thórdur ? demande Einar. Voici ce que nous graverons sur leur pierre tombale commune : "Les myrtilles nocturnes ont gorgé la poitrine de notre jeune sour au début du mois d'aout. Notre pere en a bu le jus alourdi. Notre frere a tenté de détacher les myrtilles collées a notre sour mais ses doigts se sont égarés dans la sombre bruyere. Qu'ils reposent en paix a l'ombre de baies nouvelles" [32] . Et les freres survivants d'imaginer leurs morts remontant une riviere laiteuse jusqu'a "l'île verte" (graena eyju). "L'autre côté" ne leur fait pas peur : a les entendre, c'est une île qui ressemble a l'Islande, verte d'un vert d'herbe. D'un vert d'argent parfois, au moment des aurores boréales, qui poudrent le tableau noir sur lequel Dieu tient sa comptabilité. On apprendra a la fin du roman que ce génial architecte a créé les etres vivants non seulement avec une regle, mais aussi avec un rapporteur.

L'architecte de T'es pas la seule a etre morte ! s'est appliquée, de la meme maniere, a rapporter les angles de la culture islandaise sur le dessin de ses personnages. A l'instar des aventures spectrales, se jouant, se vivant plutôt, comme l'a montré Christophe Pons, selon une forme générique précise, celle des histoires du peuple, les (p)jo(d)sögur, son roman ne laisse pas transparaître, a priori, de structures particulieres, mais se déploie a partir des prises de positions et des divergences d'opinions qui distinguent et opposent les membres d'une meme famille autour de la question de leurs spectres. Les soixante-trois historiettes qui le composent ne sont pas sans évoquer les récits agglutinants tissant les histoires de fantômes des grands fjords de l'ouest, lesquelles s'augmentent, au fil des années et des siecles, des aventures survenues aux nouvelles victimes de l'au-dela. A cette différence pres qu'ici, c'est au fil des heures et des jours que la structure narrative se met en place. Et que la participation des personnages a l'aventure spectrale n'a rien de traumatisant. Le roman de Kristín Omarsdóttir présente, par conséquent, la plupart des caractéristiques relevées par Christophe Pons dans les Dits populaires : introduction de l'héritage comme facteur explicatif de la spectralité, conception de la personne comprise dans une dimension intergénérationnelle, panchronie lignagere ou les différences entre les jours s'estompent, constitution d'un espace frontalier ou le passé et le présent se melent, cosmogonie familiere ou les morts suscitent des commentaires sur la vaisselle, coincidence des formes d'apparitions et des formes de discours, humoristiques et poétiques le plus souvent, et surtout, absence de séquence finale.

La Saga des Árnason - et le Dit de Johanna qui en constitue le noyau -integre en effet l'inachevement sur le modele du Dit populaire de Gunnhildur comprenant, dans la collection de Helgi Gu(d)mundsson, dix-sept petites histoires: elle commence dans "l'eau" (Vatn), titre du chapitre inaugural, et s'acheve un "jour de pluie" (Regndagar). Trait d'union entre les mondes, la voix de la mere, entendue d'outre-tombe durant tout le roman, parvient finalement aux oreilles de Högni, apres qu'il a appuyé sur le bouton play d'un magnétophone : "Je vais maintenant lire a haute voix le premier poeme que mes filles me demandent de lire : Les jours de pluie. "Je voudrais te parler des jours de pluie. Lorsque la pluie s'infiltre, que les filles qui m'aiment ne parviennent pas a la maintenir en deça du seuil et que les ombres voient s'accomplir leur désir d'avoir un corps (.) Le défunt cesse d'etre esseulé et les lourdes senteurs des arbres entrent par la fenetre ouverte si les jours le permettent, ce qui, en réalité se produit souvent". Maman se tait. Elle toussote pour s'éclaircir la voix. Elle continue : "Ensuite, je vais vous lire." [33] . Avant que mes yeux ne se ferment, je vois haut dans le ciel, commente Högni, une bulle de savon s'approcher lentement et sereinement de moi". En Islande, les morts sont familiers, parce qu'ils sortent de la bouche des vivants. Des Formes simples flottant dans l'air insulaire depuis les premiers temps de la colonisation.

 

 

 

Notes



[1]   Au début du XVIe siecle, maints livres étrangers faisaient état des difficultés des Islandais a faire la différence entre les vivants et les morts. La plupart croyaient en effet que les esprits des morts cherchaient a fréquenter leurs anciennes demeures (Afturgöngur ou revenants) aux intentions malhonnetes le plus souvent. La légende veut meme que certaines familles soient hantées par le meme fantôme, un móri, créature aux cheveux noirs, qui les suit de génération en génération.

[2] Halldór Kiljan Laxness, né en 1902, mort en 1998, a l'âge de 95 ans, reçut le Prix Nobel de littérature en 1955. Il est l'auteur, en particulier, de Salka Valka (2 vol. 1931-1932), un violent pamphlet ou se manifeste l'éveil du socialisme dans un petit village arriéré de pecheurs ; La Cloche d'Islande (Islands Klukkan, 3 vol. 1943-1946) dénonçant avec virulence le faux héroisme et plaidant pour la paix ; Station atomique (Atomstödin, 1948) contestant l'installation d'une base américaine atomique a Keflavík ; Lumiere du monde (Heimsljós), son chef d'ouvre, publié en 1937, narrant le dialogue mystique d'un poete, Olafur Karason de Ljosavik, avec "l'ami invisible". Dieu ou Esprit de l'univers, cet "ami invisible" lui donne la force de triompher de toute adversité et de mourir heureux dans l'adoration de la beauté.

[3]   Dans un article intitulé "Le récif du roman", in L'Atelier du roman, n° 17, mars 1999.

[4]   Voir le récit intitulé Neuf heures !

[5]   Le Fantôme dans la chambre de la mariée par exemple.

[6]   Voir le récit intitulé Comment c'est arrivé.

[7]   Consulter a ce sujet Jacques Goimard et Roland Stragliati, Préface a Histoires de fantômes, in La Grande anthologie du fantastique, Paris, Presses Pocket, 1982. C 1977, page 22.

[8]   Virginia Woolf, a propos des nouvelles fantastiques de Henry James dans Granite and Rainbow, essai, Hogarth Press, Londres, 1958 (traduction de Robert Louit).

[9]   Voir l'introduction de Jean-Pierre Krémer a l'anthologie des Fantômes des Victoriens, José Corti, 2000, p. 14.

[10]   Isabelle Casta, Nouvelles mythologies de la mort, Paris, Honoré Champion, 2007, p. 26.

[11]   Ibidem, pp. 16-17

[12]   On se reportera ici a sa remarquable introduction aux Sages islandaises dans la Bibliotheque de la Pléiade (2004. C 1987).

[13]   Gregory Bateson, La cérémonie du Naven (1936), Paris, Les Éditions de Minuit, 1971, p. 159. Voir le commentaire de Christophe Pons in Le Spectre et le Voyant. Les échanges entre morts et vivants en Islande, Paris, Presses de l'Université de Paris-Sorbonne. 2002, p. 10.

[14]   Cf. Le Livre de la colonisation de l'Islande, traduction, introduction, notes et commentaires par Régis Boyer, Paris, Mouton, 1973.

[15]   La poésie scaldique est l'un des grands fleurons de la littérature médiévale occidentale qui nulle part ailleurs ne poussera plus loin le raffinement et la sophistication. Les scaldes désignent une catégorie de poetes officiels (comparables aux poetes de cour) attachés a la suite d'un "roi" ou d'un "chef" et détenteurs d'un art professionnel de caractere assez ésotérique. Leur rôle était de louer le dignitaire qu'ils servaient et qui, sans doute, les payait pour jouer le rôle d'historiographes. Les Eddas constituent le chef d'ouvre de la poésie scaldique. Il s'agit de récits de mythologie nordique rédigés en langue vernaculaire par l'historien islandais Snorri Sturluson au début du XIIIe siecle. Voir Histoire des littératures scandinaves par Régis Boyer (Fayard, 1996).

[16]   Régis Boyer, a propos du style des sagas, et Christophe Pons, dans sa description de celui des narrations spectrales, se réferent au meme ouvrage d'André Jolles, Formes simples (1929), Paris, Éditions du Seuil, 1972.

[17]   André Jolles, op. cit., p. 18.

[18]   Voir Régis Boyer, Introduction aux Sagas islandaises, p. XXXVIII.

[19]   Christophe Pons consacre un chapitre entier a ce processus : "La demande du nom" in Le Spectre et le Voyant, pages 126-127. Voir aussi l'étude de Guy Tassin analysant cette logique de transmission a partir de dix-huit íslendinga sögur (ou sagas de familles) rédigées en 1200 et 1400, de la Sturlunga Sögur (fin XIIIe) et du Landnamabók (rédigé vers 1130) qui dresse l'arbre généalogique de 2245 personnes, remontant ainsi jusqu'au VIIIe siecle, G. Tassin, "La tradition du nom selon la littérature islandaise des XIIe et XIIIe siecles", L'Homme, 1981, XXI (4), pp. 63-86.

[20] Lucien Lévy-Bruhl, "Abandon définitif du caractere prélogique", Carnets III (Juin 1938), Éditions Quadrige, P.U.F., 1998, pp. 60-62. Voir Christophe Pons, op. cit., p. 11.

[21] Kristín Omarsdóttir, Elskan mín ég dey, Mál og menning, Reykjavik, 2000. Traduction française par Éric Boury, T'es pas la seule a etre morte !, Paris, Le Cavalier Bleu éditions, 2003. Nous nous référons a ces deux éditions dans cette étude. L'édition islandaise est désignée par l'abréviation Elsk.

[22]   Lire a ce sujet Le Monde du double, la magie chez les anciens Scandinaves de Régis Boyer (Éditions Berg International, Paris, 1986).

[23]   T'es pas la seule a etre morte !, Introduction, p. 7.

[24]   En 1997, Kristín Omarsdóttir avait déja publié un roman de ce type, Je vais mourir mon amour, dans lequel les membres défunts de la famille regardent les vivants du haut de leur planete.

[25]   Christophe Pons, op. cit, p. 71.

[26]   "Á kvöldin er gott a(d) sitja í rökkrinu me(d) brae(d)rum sínum og tala um dau(d)ann. Minnast hinna föllnu og fá sér heitt a(d) drekka", Elsk, p. 13. P. 21 pour la traduction française.

[27]   "Elsku mamma, Eg sakna (th)in og ófaedds barnabarns (th)íns, systursónar míns e(th)a systurdóttur.", Elsk., p. 52. P. 65 pour la traduction française.

[28]   "Elsku Sonur, Eg sakna (th)ín líka barnabarnsins sem vi(th) pabbi (th)inn hef(th)um eignast (.). Gaettu (th)ess fyrir mig sem ég skildi eftir á jör(th)inni (.). Skiptu um sokka á hverjum degi, hreinir sokkar auka manni taust og (th)ot.", Elsk, p. 53. P. 65 pour la traduction française.

[29]   Systur mínar gaeti brae(th)ra sinna á jör(th)u ni(th)ri.

[30]   Isabelle Casta, op.cit., p. 28.

[31]   "Sá sem hefur aldrei gengi(th) inn í skóg en a(th)eins gengi(th) í sjóinn ber me(th) sér hnetuilm (th)egar hann heldur til fundar vi(th) dómara sinn", Elsk, p. 23. P. 31 pour la traduction française.

[32]   "Hva(th) eigum vi(th) (p)a a(th) skrifa á legstein pabba, Jóhönnu og (P)ór(th)ar" spyr Einar. Á sameiginlegan legstein (p)eirra skrifum vi(th) : Naeturkraekiber fylltu brjóst ungrar systur okkar í byrjun ágústmánu(th)ar. Fa(th)ir okkar drakk (p)ann (p)unga safa. Bró(th)ir okkar reyndi a(th) greina í dimmu lynginu. Hvíli (p)au í fri(th)i undir nyjum berjum", Elsk, p. 131. P. 153 pour la traduction française.

[33]   "Ég les hér fyrsta ljó(th)i(th sem stelpurnar mínar bi(th)ja mig um a(th) lesa fyrir sig upphátt. "Rendagar. Mig langar tila(th) segja (p)ér frá regndögunum. (P)egar regni(th) streymir inn og stelpurnar sem elska mig hafa ekki undan a(th) halda (p)ví skefjum úti vi(th) (p)röskuldinn og óskir skugganna um líkama raetast. (.) Hinn dau(th)i haettir a(th) vera einmana og (p)ungur ilmur trjánna berst inn um opinn gluggann ef dagana ber upp a(th) sumarlargi sem í sjálfu ser gerist oft. (.) Mamma (p)agnar. Hún raeskir sig. Hún heldur áfram : "Naest les ég.", Elsk, pp. 205-206. Pp. 236-237 pour la traduction française.