Mario Domenichelli,
Université de Florence,
Italie

mario.domenichelli@unifi.it

 

Fortunes et malheurs du roman d'apprentissage /

 

The apprenticeship novel  in the literary tradition of Europe

 

 

 

Abstract: The paper intends to look for the origins and define the development of the apprentice­ship novel, considered as a sort of European "meta­genre" from the Bildungsromane told in the chivalry romances of the Middle Ages to those in the novels of the Picaresque tradition. Goethe's Wilhelm Meisters Lehr­jahre is the turning point in this story, and it is by no means accidental that in Hegel's Aesthetics Goethe's Lehrjahre is con­sidered as the exem­plum of the new bourgeois epos towards the accom­plishment of philoso­phical indivi­du­alism as the ideal of the new class in power. The itinerarium vitae shaped in the ap­pren­ticeship novel can of course lead the pro­tagonists to a kind of dead end and a sense of loss. The life-apprentice, that is, can lose his/ her life-path, and what the itinerarium should lead to: iden­tity. This is what often happens in the nine­teenth century and increa­singly in contem­po­rary developments of the apprentice­ship novel as the novel of desen­gano.

Keywords: Novel; Apprenticeship; Bourgeoisie; Epos; Social Classes. 

Rezumat: Lucrarea urmãreºte sã caute originile ºi sã defineascã dezvoltarea romanului de ucenicie, considerat un fel de "meta­gen" european de la Bildungsroman-ul din idilele cavalereºti ale Evului Mediu, la romanele de tradiþie picarescã. Wilhelm Meisters Lehr­jahre al lui Goethe este punctul de cotiturã în aceastã poveste, ºi nu este deloc o întâmplare faptul cã în Estetica lui Hegel, Lehrjahre al lui Goethe este considerat exemplul prin excelenþã pentru noul epos burghez orientat înspre realizãrile individualismului filozofic ca ideal al noii clase la putere. Acel itinerarium vitae format în cadrul romanului de ucenicie poate, desigur, conduce protagoniºti la un fel de drum înfundat ºi la un sentiment de pierzanie. Aºa-numitul ucenic pe viaþã poate rãtãci de la cãrarea vieþii sale, ºi ceea ce ar trebui sa fie scopul itinerariului sãu: propria  identitate. Acest lucru se întâmplã adesea în romanul secolulului al XIX-lea ºi se petrece din ce în ce mai des în evoluþia contemporanã a romanului de ucenicie ca roman al unui desengano.

Cuvinte cheie: roman; ucenicie; burghezie; epos; clase sociale.

 

 

 

 Bildungsroman se réfere a un genre proprement allemand qui a eu sa fortune  entre la fin du XVIIIe et la premiere moitié du XIXe et dont on pourrait dater le seuil chronologique avec la composition de la Theatralische Sendung goethienne (a partir de la fin des années soixante-dix du XVIII), et la publication en 1795 de Wilhelm Meisters Lehrjare (la Bildung bourgeoise). Ce genre d'écriture narrative, de récit philosophique et pédagogique se développe en Allemagne a partir de Goethe et puis avec Hölderlin, Hyperion (1797-98) - la Bildung de la nature Heroique -, Novalis, Heinrich von Ofterdingen (1802) - la Bildung du poete -, Jean Paul, Flegeljahre (1804-5) et, un siecle plus tard, avec Thomas Mann, des Buddenbrooks (1901), a Der Zauberberg (1924) et Doktor Faustus (1947), et encore avec Hermann Hesse, Demian(1919), Siddaharta (1922), Steppenwolf (1927), Das Glasperlenspiel (1943). [1] Cependant ces dates ne sont pas tres significatives. Nous croyons que le développement du roman d'apprentissage en Europe ne se limite pas a une seule période. En effet, le roman d'apprentissage, d'une maniere plus ou moins claire et explicite, accompagne toute la tradition romanesque européenne du moyen âge a la postmodernite.

Je me propose donc de tracer la généalogie du Bildungsroman, a partir des figures du roman de Goethe. Je me propose aussi d'envisager son influence au XIXe-XXe ainsi que dans la postmodernité. J'ai donc l'intention de partir du roman de Goethe que je considere un paradigme certain du Bildungsroman et qui, d'ailleurs a été considéré par Hegel, comme par Lukács, le modele du nouveau epos et de la nouvelle philosophie de l'individu [2] . Le roman a l'époque moderne - dit Hegel (Esthétique) - est la représentation d'une réalité déja ordonnée selon la prose bourgeoise. Sur ce terrain idéologique, le roman, dans sa représentation des événements qui forment la destinée des individus, cherche a retrouver la poésie qui s'est perdue dans la prose bourgeoise de la vie. Il n'est donc pas étonnant que le conflit le plus fréquent et qui mieux s'adapte au roman est celui entre la poésie du coeur et la prose des rapports de pouvoir sur le fil de la casualité qui regle les péripéties et les événements qui donnent au temps la forme que nous permet de le percevoir. Ce conflit peut avoir une solution tragique ou comique. Il peut aussi trouver son accomplissement dans le fait que si, d'un côté, les personnages qui se posent en conflit avec l'ordre commun du monde finissent par apprendre a reconnaître ce qui est authentique et important et donc finissent pour se réconcilier avec le monde pour y entrer avec toute la laboriosité bourgeoise, de l'autre ils doivent trouver dans la prose de la vie la perception d'une réalité poétique, et de la beauté de la vie vécue, conçue, enfin, comme art de vivre: ce qui coincide avec l'Erlebnis romantique. Le modele de roman auquel Hegel pense est sans doute Wilhelm Meisters Lehrjahre, avec sa Shicksaalsphilosophie, la philosophie bourgeoise du destin qui se constitue formellement dans le roman de Goethe.

Lukács, dans Die Seele und die Formen écrit que si les poetes et les écrivains du Romantisme allemand cherchaient dans leurs fantaisies une nouvelle patrie utopique, le pays des poetes et des grandes âmes dans l'imaginaire, Goethe, au contraire, trouva sa patrie dans les conditions du monde réel, c'est a dire qu'il chercha la poésie et la vie vécue comme oeuvre de l'art non pas dans le pays de la fantaisie, mais dans les conditions de l'actualité, au coeur de la prose de la vie (selon la formulation d'Hegel) [3] . Le roman de Goethe est donc un Künstlerroman qui se structure comme l'allégorie de la vision bourgeoise du monde et de la vie qui se manifeste dans l'avenir individuel qui si pose a l'origine aussi bien qu'au centre du monde romanesque [4] . Ce que Hegel voit et ne voit pas, ce qu'il affirme et dénie en meme temps dans le roman de Goethe, c'est la figure de la destinée; c'est a dire la vie de Wilhelm déja écrite dans un dossier qui contient l'histoire de Wilhelm qui vient d'etre racontée dans les Lehrjahre et que Wilhelm trouve dans la bibliotheque de la Société de la Tour [5] . Il s'agit donc du récit de la Menschwerdung comme itinéraire préconstitué, prédéterminé, ou si l'on veut hétérodétérminé vers la liberté comme condition accomplie de l'individu. Dans la bibliotheque de la Société de la Tour, du reste, on trouve les livres de la destinée de tous ceux qui ont été choisis pour etre initiés aux mysteres de la Société et a la Sendung, a la mission que ces mysteres impliquent: apprendre a vivre selon la vision bourgeoise du monde. Cela nous intéresse parce que dans ces livres des destinées, nous voyons la connection, sinon une contradiction  entre l'idée du destin individuel que l'on croit pouvoir costruire et l'histoire dans laquelle la constrution semble etre déja donnée dans ses lignes générales sinon particulieres.

Il y a des principes qui constituent les fondements de mon argumentation. Ils dérivent d'une double considération : 1) je trouve qu'il y a une correspondance singuliere, ou mieux, une singuliere coincidence de dates entre la naissance du Bildungsroman et la naissance du roman historique; 2) par conséquent le Bildungsroman et le roman historique, qui ont leur origine (commune) a la meme époque, doivent avoir aussi les memes conditions de naissance sinon la meme généalogie, c'est a dire que la constellation conceptuale de ces deux genres devrait impliquer le rapports entre la tradition épique, la tradition chevaleresque et la tradition picaresque avec ses développements au XVIIIe siecle. En tous cas, la narration doit procéder sur le fil du voyage ou de l'errance initiatique qui symbolisent, ou allégorisent le voyage intérieur comme Erfüllung, ou Menschenwerdung par un itinéraire de Entwicklung, l'évolution spirituelle de l'individu, dans le cas du roman d'apprentissage, et l'évolution politique de la nation, de la société dans le cas du roman historique. 3) Les conditions de naissance dont je viens de parler sont liées a la Révolution, et a la nouvelle importance de la classe moyenne au début du XIXe siecle; ce qui n'est pas exactement une considération nouvelle et que je tire de Hegel et Lukács. 4) Enfin, ce qui importe le plus comme fondement philosophique de tout ce discourse, c'est que le Bildungsroman et le roman historique trouvent leur origine et fondement, d'une maniere différente, dans la meme poétique de l'existence, c'est a dire la poétique de l'existence de la bourgeoisie au XIXe siecle.

Poétique de l'existence se réfere a l'art de vivre, ou a l'idée de la vie comme ouevre de l'art [6] , mais aussi aux figures et aux regles qui en définissent la composition, la formation, le fashioning, c'est a dire le self-fashioning (Greenblatt [7] ), comme Selbstbildung, formation du soi, qui est la condition de la perception dynamique de soi et de son intériorité, ou si l'on veut, avec plus de précision, la formation d'un langage de l'intériorité qui en permet l'expression et donc la perception modelée sur des paradigmes donnés par la tradition. La poétique en question est donc l'ensemble des figures, topoi, regles esthétiques qui composent l'idée de la vie comme forme percevable, comme direction et mouvement vers le modele idéal. Ainsi, l'art ainsi non seulement donne a la vie sa forme, a travers laquelle la vie elle-meme devient perceivable, mais, en offrant des modeles de perception, il donne aussi des modeles de construction de la vie individuelle, et/ou de l'écriture de l'histoire comme récit des grands destins, de la vie des grands hommes, ou, dans le roman historique, comme le récit, dans le langage du sermo humilis, de l'ensemble des existences collectives oubliées dans lequel se forment les petites vies des petites gens. Si l'on accepte ces postulats, on doit dire aussi que les formes, les genres du Bildungsroman et du roman historique sont la pour donner au mouvement du temps la forme qui lui est propre  selon l'hégémonie culturelle dominante a l'époque donnée. La forme est le moyen pour percevoir le temps comme Erlebnis dans l'histoire individuelle et collective. Les différentes poétiques de l'existence s'accordent naturellement aux esthétiques, aux styles, et aux gouts de différentes époques. Il s'agit en tous cas de la connaissance de soi-meme comme sujet historiquement déterminé, et de la construction de soi-meme comme sujet d'une expérience, d'un Erlebnis historiquement stratifié. A notre avis l'histoire du Bildungsroman coincide donc avec l'histoire des poétiques de l'existence dans la modernité occidentale; c'est a dire qu'il s'agit d'une branche de l'esthétique outre que d'une branche de la philosophie de l'histoire et de la destinée.

L'épigraphe de Auerbach a Dante als Dichter der irdischen Welt : < ???? ??????? ?????? > [8] me semble importante. Il s'agit du fragment d'Héraclitus, le numéro 119, qui signifie, dans une traduction ordinaire : < le caractere est le destin de l'homme >, ou si l'on veut : < La destinée de l'homme est dans son caractere >. Cependant ethos ne signifie pas seulement < nature >, dans son sens de inclination personnelle,  ethos signifie aussi maison, lieu ou on habite, habitat, habitation, habitudes, usages, moeurs, institutions; ce que les anglais appellent way of life. Ce mot a donc une application et une sémantique qui occupe aussi l'espace de la mémoire culturelle : l'ethos de la lignée, de la famille, de la religion, de la nation, de la race dans lequel doit se décliner la nature personnelle, le caractere, le phénomeme particulier qui est lié a l'ensemble culturel dans lequel il est formé. Daimon dérive probablement de daiomai qui signifie distribuer, partager, avoir en partage, en sort. Daimon a un signifié générique de divinité (Oi daimonai, les dieux), mais il indique aussi le dieu qui décide des destins des hommes, de la bonne ou mauvaise fortune, de la vie et de la mort. Daimon indique aussi le démon, bon ou mauvais, l'esprit gardien ou l'ennemi, et le diable aussi, biensur, a l'époque chrétienne. ???? ??????? ?????? est une espece de sentence qui définit un limen, le seuil entre l'humain et le divin entre la physis et la metaphysis, entre, disons, Geist und Zeit, avec le temps comme construction démonique. Cela nous intéresse puisque le Bildungsroman est exactement la construction de soi-meme, le self fashioning, dans le temps, tandis que le roman historique est la construction de l'identité collective a partir de la mémoire culturelle. Aussi bien le Bildungsroman, que le roman historique sont des manieres de transformer le temps en récit : ce qui nous permet la perception du temps individuel comme destin, et du temps collectif comme destinée. Meme s'il faut ajouter que notre perception du Erlebnis comme destin est liée et entralacée a la perception de l'histoire comme destinée, comme grand récit,  ce qui a évidemment affaire avec la philosophie de l'histoire.

Goethe, donc, est important; son roman, au début du XIXe siecle, est le modele a suivre ou a nier comme le modele d'apprentissage bourgeois qui s'oppose a la Weltanschauung romantique. A partir des considérations de Hegel (Esthétique) on peut en définir ses antécédents : Le Don Quichotte, donc, avec ses deux départs; le desengano, ou désaveuglement, ou la série des désaveuglements qui conduisent le vieux chevalier fou du monde de son imaginaire chevaleresque a la vie quotidienne telle qu'elle est. Il s'agit d'un itinéraire qui conduit le vieil hidalgo de la folie au sentiment raisonnable de la vie et donc a sa nouvelle identité bourgeoise in extremo spiritu. C'est un fait, cela va sans dire, que Don Quichotte n'est pas le jeune chevalier qui doit conquérir son identité chevaleresque et son appartenance de caste par  l'errance, l'aventure, du célebre incipit de L'Orlando Furioso. Vieux chevalier de l'imaginaire comme il est, Don Quichotte se propose donc comme parodie anachronique du modele chevaleresque qui se décline dans les specula principis (Erasme, Machiavelli, Fénélon) et les institutiones militis (Erasme, Castiglione et la myriades des traités pour l'institution de l' honnete homme en Italie, France, Espagne, Angleterre). Wilhelm Meister aussi a deux départs pour son aventure et son errance; son itinéraire est exactement l'itinerarium mentis et initiatique du jeune chevalier, avec une différence : le jeune chevalier est devenu l'artiste (ce qui est déja implicite dans le personnage de Don Quichotte puisqu'il veut vivre sa vie comme récit chevaleresque). Dans le roman de Goethe l'errance du jeune chevalier est devenue la Theatralische Wanderung, la Wanderbühne, tandis que sa vocation a l'aventure se développe comme theatralische Sendung. Les figures de la Wanderung et de la Wanderbühne, dans la tradition littéraire européenne, a partir du XVIIIe (Scarron, Le Roman Comique, 1651-57), transforment l'errance chevaleresque dans l'errance picaresque. Il faut dire ici que le humour cynique et désenchanté, souvent noir, de la picaresque et son penchant satirique ne sont pas en question dans les Lehrjahre dont la tonalité est plutôt mélodramatique. Les figures du monde , Mignon, le vieux harpiste, n'ont ni foyer ni patrie. Ils sont des figures de nostalgie vers la patrie idéale dans l'imaginaire, le pays de nulle-part des artistes, des poetes et des chansons. Ces deux personnages doivent mourir puisqu'ils représentent exactement ce que Wilhelm doit laisser derriere lui. Ils sont donc les débris du temps, ce qui reste de la jeunesse et des ses illusions, avec les souvenirs comme des épaves rejetés par l'histoire. Ainsi ces deux figures sont des signes faibles de l'histoire comme dialectique entre la nécessité de la mémoire et celle de l'oubli qui est le fondement paradoxal de toutes representations. Mignon et le Harpiste sont des figures symboliques qui représentent la vie comme Wanderung, et la poétique de l'existence qu'on peut appeler Wanderung romantique. Toutefois il ne faut pas oublier que ces deux figures sont des copies de la vie. Ils représentent les figures pathétiques et mélo de l'art, du théâtre vagabond de la place et de la rue; ils représentent aussi la dimension féroce du monde bas de la misere, de l'abandon, et de la mendicité. Ils représentent enfin ce que l'histoire officielle oublie. Ils sont donc les figures de l'oubli [9] .

Les développements de la picaresque au XVIIIe-XIXe siecle en Angleterre ont toujours affaire avec des mouvements d'une classe sociale a l'autre. Il s'agit souvent du passage du monde bas des voleurs, escrocs, prostituées, du monde de l'enfance abandonnée, de la pegre, de la mendicité, de la pauvreté, de la misere extreme, de la cruauté et de la violence, a la condition bourgeoise comme point d'aboutissement de l'apprentissage a la vie. Moll Flanders (1722), Captain Jack (1722), Oliver Twist (1837-38), David Copperfield (1849-50) sont des exemples faciles [10] . Du reste a la meme époque, toutes différences considérées, on trouve des itinéraires de vie semblables dans L'homme qui rit (1869) de Hugo ou dans Sans famille (1878) de Malot. Gwynplaine et Rémi doivent parcourir les sentiers de leur errance a travers une expérience théâtrale : les petits spectacles de la rue, les comédiens ambulants, la cahute, la sorte de cabane-roulante de Ursus et Homo, son Loup, dans le roman de Hugo, et Vitalis, le musicien vagabond avec ses chiens et son singe dans celui de Malot. Ces figures si communes dans  l'histoire du théâtre de la mendicité nous ramenent a Mignon et au Harpiste de Goethe. En tout cas l'expérience du théâtre de rue, et des street entertainers, semble etre importante comme étape sur la voie de l'émancipation qui porte de la misere et de la mendicité (plus ou moins théâtrales ou artistiques - souvent la misere et la vie vagabonde sont les symboles de la dimension de l'art) vers l'idéal bourgeois, le nid perdu et puis retrouvé des affections familiales (Sans famille).

Le cas de L'homme qui rit est certainement différent. L'époque a laquelle l'histoire de Hugo se développe est la fin du XVIIe en Angleterre, apres la Révolution de Cromwell, apres surtout