Romaniţa Constantinescu

Université de Bucarest et Université de Heidelberg

ub_constantinescu_romanita@credis.ro

 

Investissements imaginaires roumains en Quadrilatère : La ville de Balchik /

 Romanian Imaginary Investment of the City of Balchik

 

Abstract: In the Second Balkan War, the Romanian Kingdom occupied the Cadrilater (Southern Dobruja) without meeting any resistance, as the Bulgarian armies were engaged in the battle against their former allies from the Balkan League. The Bucharest Peace Treaty (1913) validated the annexation of Southern Dobruja by the Romanian Kingdom. Same as it happened after the Berlin Peace Congress (1878), when the acquisition of Central Dobruja was perceived with reserve by the Romanian media, the Cadrilater as a Romanian territory was also perceived and accordingly managed as an enemy territory, opaque and unpredictable. The discovery of the Dobrujan South by the Romanian painters, poets and novelists would soon change this negative image. The present article analyses the consequences of the picturesque projections over the Cadrilater, respectively, the conflict alleviation at local level and the promotion of the region’s interest at a central level.

Keywords: Romania; Balkans; Balchik; Geo-criticism; Picturesque vs. Exotic Differences.

 

« La Roumanie pittoresque » est la marque de l’Ancien Royaume. Son auteur est Alexandru Vlahuţă, avec son journal de voyage La Roumanie pittoresque (1901). « Pittoresque » est un terme stratégique pour un établissement convenable des Roumains dans le paysage politique de l’Europe. Il corrige la perspective exotique sur le pays et réduit la différence entre l’Est et l’Ouest. De visible, la différence est devenue aussi accessible, éloquente, sans se fragiliser, mais aussi sans s’isoler fatalement. « Pittoresque » est un autre terme qui désigne la différence reconnue, intelligible, voire commode. La petite différence, en opposition avec la différence hypostasiée, exotique. Le pittoresque dans la culture roumaine est compris aussi par Mircea Muthu comme réponse  aux périphérisations socio-historiques répétées et comme valorisation de celles-ci[1].

Dans le Nouveau Royaume, cette recette de promotion est appliquée plus loin aux nouvelles provinces, en particulier à la Bessarabie et au Quadrilatère (en roumain « Cadrilater »). Les Roumains essaient ainsi de repousser la limite plus loin et d’exporter ce regard qui les montrait plus ou moins différents, au Sud, de l’autre côté du Danube (et à l’Est, sur l’autre côté du Prout et du Dniestr). Après l’annexion du Quadrilatère en 1913[2] et, surtout, après la consolidation de l’administration roumaine pendant la deuxième décennie du siècle passé, le Sud-Est devient en Roumanie le territoire privilégié du pittoresque. Le pittoresque glisse vers les frontières pour deux raisons : premièrement parce que les frontières sont moins connues et en second lieu parce que les distances sont devenues plus courtes et le plaisir éprouvé pour ce qui est différent doit être cherché de plus en plus loin (mais pas trop loin, pour ne pas se transformer en inconfort). Dans la perspective des autochtones, le centre n’est plus pittoresque, comme il l’est encore pour les étrangers (et notamment pour les étrangers bienveillants!), mais, avec une sérieuse dose de wishfull thinking, européen et moderne, en relation d’homogénéité avec les centres de décision, d’action et du travail occidentaux. Tout ce qui ne trouve pas sa place dans ce monde de l’ordre, de l’efficience, de la persévérance, dont le monde roumain commence à faire partie de plus en plus, se met en retrait à la périphérie du temps et de l’espace quotidien. La périphérisation du pittoresque dans le sud-est roumain est très liée à l’officialisation et à la canonisation des vacances et du congé.

La mode des vacances d’été s’est consolidée vers 1900 et la première destination est la ville de Constantza. Constantza veut rivaliser avec Odessa, l’endroit de voyage préféré des montagnards et surtout des Moldaves. On pouvait arriver facilement à Odessa, par le train qui mène à Galatzi et puis ensuite avec le bateau russe, tandis que l’inexistence d’un pont sur le Danube et sur le bras Borcea rendait difficile l’accès à la rive orientale de la Mer Noire. Une fois résolu le problème en 1895, par la création du pont de Tchernavoda, les citoyens de Constantza s’opposent avec succès aux bains de mer de Langeron, Maly Fontan, Srednji Fontan, Bolshoï Fontan (Petite, Moyenne et Grande Fontaine) et Lustdorf et aux établissements balnéaires et de limon de Klein-Liebenthal, le Casino, fondé en 1909 et la station Mamaïa, inaugurée en 1906. Dans ce contexte de modernisation accélérée, Constantza ne satisfait plus le goût des premiers touristes pour le pittoresque, c’est-à-dire pour la diversité et le désordre, ou, ce qui est plus important, pour l’originaire, l’authentique, le véritable, le naturel, l’innocent, le non corrompu, pour le miraculeux et pour la continuité. La destination de vacances idéale se déplace de plus en plus vers le Sud, vers Carmen Sylva (anciennement la commune Movila, aujourd’hui Eforie Sud) et Mangalia. Plus loin, les chemins estivaux conduisent le long de la rive vers Mangiapunar (aujourd’hui Costineşti), vers Două Mai et Vama Veche, vers Ilanlâc, sur la « vieille » frontière, et après 1913, après l’annexion des départements de Durostor (Silistra) et de Kaliakra (Dobrich) par l’Ancien Royaume après la paix de Bucarest (rétrocédés à la Bulgarie le 7 septembre 1940 par l’accord de Craiova), à Balchik.

Balchik est la ville-port des marchands de grains, des Turcs, des Bulgares, des Grecs, etc., mais, surtout, avec le village turc avec son faubourg tatar et celui tzigane, un endroit d’exploration. Le village turc est connu pour les cafés de Mahmut, Ismail et Ali, pour ses restaurants, Elita et Riviera, Vânturile, valurile [Les vents, les vagues], et Plopii fără soţ [Les peupliers impairs], pour le bistrot de Caramiti, devant lequel débarque « le grand char » avec vingt-cinq nudistes[3], avec les établissement de Filcef, Diamandi, la pâtisserie Avgheremidis (qui produit des meringues vendues ensuite par les enfants sur la plage et dans les ruelles), les représentations des luttes Catch as catch can, la chiromancienne Menaro et le danseur Demir, la buvette d’Apostol (la buvette est une barque autour de laquelle se trouvent quelque tables à l’ombre d’un prunier ou d’un pommier, entourées de tournesols) sur la plage de « Trei Cocoşi » [Trois Coques], une autre buvette sur la plage « Doi cocoşi » [Deux coques], les moulins et les sources, Ak Bunar [La Fontaine blanche], Danak Ghioz [Yeux de buffle], Ghimush Bunar [La source d’argent], les fontaines où attendent les femmes avec des seilles, les barbiers de plein air, les baraques où l’on vend du yaourt, des cireurs de chaussures partout. Dans l’utopographie de Balchik: Poteca tătarului [Le sentier du Tatar], Piaţa pescarilor [La place des pêcheurs], Uliţa cu nalbă [La ruelle aux mauves], La Fântâna Fatmei [La fontaine de Fatma], Drumul spre stele [Le chemin vers les étoiles], Cărarea cadânei [Le sentier de l’odalisque], Printre tandafiri [Parmi les roses], Răspântia lui Jean Bart [Le carrefour de Jean Bart]... Dans une lettre ouverte adressée au maire George Fontino (maire de Balchik entre 1932 et 1938), le publiciste G. D. Mugur lui suggérait de ne pas réaménager ces rues portant des noms pittoresques, de ne pas détruire les ruelles qui montent et les sentiers tatars, de les consolider seulement et de les paver[4]. Aux alentours de Balchik : le village Ghiaursuiuciuc (Ghiaur Suiuciuc, Gyaoursuyutchyuk, aujourdhui Bulgarevo) vers Kaliakra rappelle au peintre Cecilia Cutzescu Storck de Bretagne, Surtuchioi (en turc Surtiu-Kjoj, Syurtyu K'oy, aujourdhui Nanevo) les jardins espagnols, et Calicichioi (Calachichio, Calacoichioi, en turc Kaluch K’oy, aujourdhui Tjulenovo) de Belle-Ille. De Balchik, des chemins poussiéreux mènent jusqu’à Ecrene (en turc Ekrene, aujourd’hui Kranevo) vers le bois qui s’étend jusqu’à quelques dizaines de mètres de la mer et à la dune de Kaliakra, derrière laquelle la lune se lève. Ici les promeneurs admirent la prétendue tombe de Saint Nicolas et les phoques noirs. Dans les portraits de groupe, les indigènes sont méfiants à l’égard de ceux qui fréquentent d’habitude la plage ; ils sont aussi introvertis : « ils ne comprenaient pas la joie sans souci des autres et n’avaient pas de confiance »[5]. Comme la perspective appartient aux nouveaux venus, sans qu’on puisse savoir quels étaient vraiment les sentiments des habitants envers les vacanciers, on lit ici également un certain complexe de culpabilité des nouveaux venus face aux habitants, troublés dans leurs habitudes. Les autorités roumaines (le policier, le capitaine du port) sont, elles aussi, hostiles à la société qui se trouve sur le quai, « formée de gens qui tenaient Dieu par les pieds et qui ne connaissaient pas la souffrance ou la pauvreté » [6]. Elles l’envient et la méprisent, cherchant à la sanctionner et étant toujours prêts à lui donner des leçons « dans leur bureau avec le portrait du roi souillé par les mouches »[7]. Leur dignité dérive de l’exercice de la surveillance des frontières, chaque tentative de traverser la frontière même celle d’une fille qui s’est enfuie pour épouser celui qu’elle aime[8] – devant être empêché, coûte que coûte. L’administration ne se soucie pas des belles histoires ou des idéaux artistiques de la bohème de Balchik : « L’autorité était entourée et sollicitée par un public toujours impatient, mais elle était trop arrogante pour s’en rendre compte. La légende la dépassait »[9]. Défier la loi et la morale, les usages sociaux, provoquer les policiers et les gardes-frontière, ignorer les interdictions de circulation dans le paysage politique et social ou culturel, voilà qui fournit les ingrédients les plus forts et les plus enivrants de Balchik. Chaque pas dans un monde étranger, hostile ou tout simplement interdit, chaque connaissance particulière, tout rapprochement et toute communication réussis sont partagés avec enthousiasme.

Hors-saison, Bucarest essaie de compenser avec la plage aménagée de Kiseleff et avec la piscine de l’hôtel Lido. Mais pendant les vacances d’été, le Bucarest déménage à Balchik, qui devient une ambitieuse capitale culturelle estivale. Au niveau urbain, le Balchik vit par les soirées de l’Université Libre « Coasta de Argint » [La côte d’argent], fondée par Octavian Moşescu. D’après Adrian Maniu, Octavian Moşescu, maire pendant deux mandats (1932-1934 et 1938-1940, nommé par Nicolae Iorga, puis sollicité par Mihail Ralea), réussit à élever la pratique du voyage au rang de culture[10]. A l’Université Libre enseignent Nicolae Iorga, Mihail Sadoveanu, Tudor Vianu, Camil Petrescu, Ion Pillat, Adrian Maniu, Oscar Walter Cisek, Ştefan Neniţescu, Vasile Voiculescu, Cezar Petrescu, Nae Ionescu, Perpessicius, Ionel Teodoreanu, Ion Marin Sadoveanu, Nichifor Crainic, Emanoil Bucuţa et bien d’autres. Il y a des soirées musicales et littéraires. Le journal « Coasta de Argint » [La côte d’argent], la publication culturelle de l’Université, dont le premier numéro est paru le 2 avril 1928, publie les auteurs des conférences, mais invite aussi des écrivains bulgares, qu’on traduit en roumain, des auteurs comme Dora Gabe et Yordan Yovkov[11] (connus pour leurs opinions politiques défavorables au gouvernement roumain en Dobroudja, mais, comme on peut le voir, cela devient pas un critère d’exclusion des milieux artistiques roumanophones) et éditent des pages en bulgare et en turc avec des caractéres arabes[12]. On organise à l’Université Libre des cours pour les minorités, auxquels participent l’écrivain Gala Galaction et le publiciste Pamfil Şeicaru. L’Université héberge une librairie pour les arts de la mer et édite la collection « Biblioteca mării » [La bibliothèque de la mer].

Balchik, que la mémoire littéraire nous restitue jusqu’à aujourd’hui comme l’ancien Cruni (la colonie ionienne Kruni, Krunos, Krounoï, « la ville des sources », Ve siècle avant J.C.), Dionysopolis (comme les colons de Milet l’ont nommée un siècle plus tard), « tumultueux, diaphane, sauvage (…) archaïque, primaire, pur », une « bande de plage très étrange et ingénue »[13], est en fait au moment de sa colonisation par les artistes des vacances (nommés dauvillistes ou plaisiristes) une cité ruinée, sans accès au chemin de fer[14] et sans bureau de poste. Le courrier, les journaux et les voyageurs arrivent en voiture de Bazardchik, parfois par hydravion. Le voyageur chroniqueur turc Evlia Celebi (Chelebi) trouve en 1653 à Balchik un château-fort prospère (c’est lui qui utilise pour la première fois le nom Balchik pour désigner le port de la Mer Noire), habité par des janissaires et des spahis, comptant cinq mosquées et cinq cents maisons. La gloire de jadis est menacée par la construction d’un chemin de fer concurrent qui relie Roussé (Ruse, Roustchouk, en turc Rusçuk) à Varna (1866), Varna à Bazardchik (en turc Hacıoğlu Pazarcık, en roumain Bazargic, en bulgare Dobrich) et Kardam. L’aflux des chariots chargés de blé (2000-3000 chariots en une journée en été et au début de l’automne dans les années 1890-1909) baisse graduellement, même si en 1909 est construit, près du port, le plus grand moulin de blé des Balkans et une fabrique de macaroni qui prépare le produit brut. Le port même est colmaté par le sable, les eaux sont trop peu profondes, et le blé est chargé par les porteurs sur remorqueurs par les barques, jusqu’aux bateaux qui doivent ancrer au large. Les appréciations concernant la situation économique du port et du Quadrilatère diffèrent selon les perspectives roumaine ou bulgare. De la perspective bulgare, Balchik est le troisième port bulgare de la Mer Noire et le Quadrilatère est un «grenier confisqué» à l’Hinterland de Varna[15]. De la perspective roumaine, l’importance économique du Quadrilatère est réduite, et sa valeur se place sous la moyenne enregistrée dans le pays, à l’exception du secteur de l’élevage des animaux. Les anciens dépôts de grains réalisés après la guerre de Crimée sont plutôt vides, arborant des maillots de bain (la marque révolutionnaire Jantzen, qui rend ridicules « les maillots de bain d’autrefois »[16]) et des draps mis là pour sécher. On entend de plus en plus rarement le vieux salut des pêcheurs et des marchands de grains et la devise de Balchik au XIXe siècle, Balchik işi (« Bonne chance comme à Balchik »), mentionnée par Felix Aderca. Rien ne permet de prévoir l’amour que Balchik va inspirer aux artistes.

Il n’y a de vraies plages à Balchik qu’à une distance de trois kilomètres vers le Sud, dans le village Ecrene. On entre dans la mer par un petit ponton en bois au milieu des rochers pointus et d’algues. À « Doi cocoşi » [Deux coques], il y a un lambeau de sable, et plus loin du port, au pied du faubourg tatar et de la région des Tziganes, s’étend une autre bande de sable, où aujourd’hui encore le sable se mêle aux grains de blé, cette plage étant bordée par les spacieuses remises du port. La ville bulgare de Varna, où s’arrête l’Orient Express, est déjà bien organisée, en comparaison avec Balchik. Le poète Ion Pillat la loue sans réserve sur une carte postale envoyée à sa femme le 12 août 1930 :

 

Il n’y a rien de plus beau comme site naturel ni rien de plus civilisé. Les Bulgares ont fait à Varna ce que nous aurions dû faire à Constantza et à Balchik. Les établissements de bain sont les plus modernes de l’Europe. Une élite : des Polonais, des Tchécoslovaques, des Allemands. On se croirait à Nice[17].

 

Et toutefois Pillat insiste pour emmener sa famille à Balchik, « d’un pittoresque inégalable (un jour plus tard, sur une carte postale que reproduit Ştefan Popescu, « Vue de Balchik »). Le peintre Nicolae Tonitza, dans une lettre adressée au sculpteur Oscar Han, relève le défi de l’endroit déjà consacré, en lui trouvant aussi d’autres avantages :

 

Balchik est beaucoup plus beau une fois qu’on l’a vu peint. C’est un endroit délicat, fin, irisé. Surtout le matin, quand le soleil ne s’est pas encore tout à fait levé.  Je crois que je vais faire des choses intéressantes ici. Et inédits. C’est dommage qu’il n’y ait pas de plage. Et le terrain est, partout, extrêmement accidenté. Persuade Şirato de venir travailler ici, il ne le regrettera pas. La vie est beaucoup moins chère qu’à Mangalia[18].

 

Le Balchik est une colonie d’artistes et non pas une station cosmopolite et commerciale comme Varna. Pour Pillat, Balchik est même une alternative à l’Europe classique, sage et archi-connue, car, se trouvant à Genève, il renonce à un voyage à Paris pour prendre le Simplon et attraper les dernières lumières de l’automne à Balchik. Le paysage est immédiatement à sa portée, le Mont-Blanc, rose dans la lumière du crépuscule, « ressemble trop à une carte postale » [19]. On retrouve les mêmes goûts chez le prosateur Anton Holban, dans une lettre datant de 31 juillet 1929, adressée à Ion Argintescu-Amza :

 

Tu es à Balchik et je suis jaloux. Je t’assure, moi, qui ai beaucoup voyagé, que Balchik est unique. (…) Je suis à Saint-Malo, après avoir vu Prague et Nuremberg. Je pars le long de la côte de la Bretagne. (…) Veux-tu m’écrire à Fălticeni, où je serai de nouveau le 20 août ? (…) A Galatzi je vais apporter des nouveaux disques. Et nous parlerons, et nous les écouterons[20].

 

Bedros Horasangian voit dans ces lignes, reprises plus loin d’une manière obsessionnelle, les lettres de l’été de l’année 1929, l’autoportrait d’une génération. Les dates concrètes de la mélancolie de Holban pour Balchik lui échappent. Holban était arrivé pour la première fois à Balchik dans des circonstances tristes, lors des funérailles de son cousin âgé de seulement six ans, Puiu Lovinescu, le fils de Vasile Lovinescu, qui souffrait de méningite. L’image du petit tombeau, à l’entrée du cimetière chrétien – entouré d’une clôture blanche, haute, « des coquelicots et des escargots » – s’exprime dans le roman O moarte care nu dovedeşte nimic [Une mort qui ne prouve rien]. Des traces possibles du choc se trouvent aussi dans le roman Ioana, où Viky, la sœur d’Ioana, est elle aussi mal soignée par le seul médecin de Balchik. Holban n’ose plus venir pendant un temps à Balchik. On le retrouve là plus tard, en 1935, quand il écrit, détendu, au même Ion Argintescu Amza une carte postale dans une pâtisserie de Balchik : « Je mange une meringue »[21]. Les meringues d’Avgheremidis constituent une sorte de rite à Balchik (même si la confiture de noix vertes ou le mastic, une sorte de jus de fruits en confiture, une spécialité d’Ismail, étaient plus appropriés à évoquer du point de vue gastronomique). La meringue est la pâtisserie favorite des enfants (Balchika Măciucă s’en souvient), impossible à oublier par les voyageurs à cause de la publicité faite par les marchands ambulants. Tout le monde essaie, selon les possibilités, de la transcrire (de «Baiser») : «Bizili ! ».

Mais voilà en épure, au-delà des accidents et des explications, « le style de vie » des congénères de Holban :

 

Holban se trouve sur la rive de l’océan, après avoir parcouru avec avidité l’Europe Centrale ; la génération d’écrivains de la quatrième décennie se trouve par définition dans la fièvre du voyage, se déplace sous des prétextes culturels, mais surtout pour calmer une soif insatiable d’expériences individuelles. Si c’est comme cela que font Mircea Eliade ou Mihail Sebastian, Holban n’agit pas autrement. Se trouvant en Bretagne, il rêve de Balchik ; rendu mélancolique par les pluies de l’Atlantique, il a la nostalgie de la paix ensoleillée de la Mer Noire. Conformément à une psychologie instinctive proustienne, Holban aspire avec avidité à ce qui pour le moment lui manque et n’hésite pas à qualifier Balchik d’« unique » seulement parce qu’il se trouve loin de cette ville. La poésie des noms et des distances, aspect essentiel dans l’écriture de Holban, trouve ici son expression la plus simple – la note dans une lettre. La rêverie géographico-politique du texte apparaît avec transparence ; en plein été cosmopolite, Holban rêve à l’automne et à l’hiver autochtones, et dans la lettre envoyée de Saint-Malo, le nom Fălticeni ou Galatzi porte la mélodie suave de la patrie éloignée et de l’endroit familial ?[22]

 

À l’écrit peut être conjurée une sorte de coalescence des endroits, ce qui ne se passe pas dans le mépris d’« ici » et de « là-bas »,  mais signifie une réorganisation des distances et une accommodation réciproque des extrêmes d’un parcours. Le fait de mettre ensemble Prague et Fălticeni, Nuremberg et Galatzi semble avoir quelque chose de naturel maintenant, pendant la troisième décennie, ce qu’elle va bientôt perdre. La confession de Lucian Grigorescu – « Quand je suis à Cassis, j’ai l’impression que je découvre Balchik. Quand je suis à Balchik, je m’approche de Cassis »[23] – renforce la même possibilité de voisinage qui défie la géopolitique.

Grâce à l’imaginaire du vaste monde, qui est propre à la génération de l’entre-deux-guerres, Balchik, « pauvre village asiatique » [24], se situe lui aussi sur la carte européenne du tourisme poétique et artistique. Comme on l’a montré, le pittoresque cultive les distances, mais il ne les exagère pas : il propose un monde à portée de main. Balchik est, par conséquent, le Biskra d’André Gide, le Balbec de Proust[25], le Cette de Valéry (chez Anton Holban). Il serait très différent de dire que Balchik est « la Nice de l’Orient », comme Sebastian le note avec désapprobation : c’est une réduction fausse et une trahison pour Balchik. Cette altérité de Balchik n’a de force qu’en tant qu’elle fait partie de ce canon européen (Cella Serghi place Balchik aux côtés de de Juan-les-Pins et de Saint-Tropez ; son personnage voit un même monde de Balchik à Paris). Dans ce canon, Balchik est plus artiste, plus « alternatif », plus inédit. C’est aussi un espace ouvert, un passage vers l’Orient, car son faubourg tatar se trouve « quelque part au Maroc, comme on le sait des dessins de Ştefan Popescu ou des films »[26]. C’est seulement pour Balcica Moşescu Măciucă, la fille du maire, que Balchik est Balchik, un chez soi, impossible à comparer avec l’étranger occidental qu’il connaît de son enfance, Vienne, Paris, Venise, Budapest (à l’exception peut-être de la place San Marco, où elle nourrit les pigeons de la même façon  qu’elle joue chez elle avec les mouettes). Mais pour tous, Balchik n’est pas un port, ce n’est pas une ville, ni une station balnéaire, mais un chapitre de roman, une occasion de parler. D’autres refuges, comme ceux de Mihail Sebastian, à Breaza, à Lacul Roşu [Le lac rouge], etc. constituent des repères « géopoétiques » indifférents du point de vue poétique.

Avant de devenir une légende, Balchik semble ne pas exister. Cette observation trahit aussi une rupture dramatique dans la tradition du lieu : les légendes sur  sa fondation, qu’elles soient bulgares, turques, tatares, gagauze (population d’origine turque mais de religion chrétienne, qui vit en Roumanie) ou encore tziganes, ne sont pas connues. En l’absence de connaissances sur les histoires d’autres pionniers appartenant à une autre ethnie, Emanoil Bucuţa se sent autorisé à se demander, avec des inflexions empruntées à la poésie eminescienne de la genèse : « Balchik existait-elle aussi auparavant ? Oui. Mais il n’ existait pas d’œil qui puisse l’observer, ni de plume qui puisse marquer ses contours »[27]. Mais d’un autre côté, Bucuţa parle ici d’un autre Balchik, le Balchik qui appartient à d’autres toiles que celles des matelots qu’on suppose avoir découvert, les uns après les autres, le petit port. Balchik est découvert par les peintres  Iosif Iser, soldat pendant la deuxième guerre balkanique (1913), et par Ion Theodorescu Sion, officier (sur le front se trouvent aussi Marius Bunescu et Camil Ressu, qui s’était porté volontaire), par Alexandru Satmary, Ipolit Strâmbu et Gheorghe Petraşcu. La même chose s’était passée avec d’autres localités, comme le dit Tonitza, « célèbres aujourd’hui dans le monde entier pour leur caractère pittoresque, leur luxe, et pour leur légèreté, qui « ont été, au début (…), de pauvres petites bourgades, sans voies de communication – ou de misérables villages, ne figurant pas encore sur la carte du pays en question, et dans lesquels, pour la première fois, ont osé entrer seulement deux ou trois peintres menés vers ces ravins inconnus, par la curiosité diabolique de leur rétine »[28]. Felix Aderca note de façon irrévérencieuse que les peintres viennent à Balchik « comme les buffles au marécage »[29].

La Reine Marie de Roumanie passe très vite par Balchik avant 1916. Depuis cette époque, même les habitants aiment la « sultane », la « souveraine », comme ils la nomment, c’est en elle qu’ils placent tous leurs espoirs. La présence de la Reine Marie à Dobroudja du Sud va atténuer dans une mesure considérable l’inimitié de la population locale, surtout des ethniques bulgares, envers le gouvernement roumain. Le passage par Balchik, remémoré par la Reine dans Ţara mea [Mon pays], en 1917, lui laisse une forte impression. La Reine n’était plus soumisse aux règles de l’étiquette, elle s’était sentie perdue entre les mains des femmes, surprise et sans défense mais d’une manière agréable, découvrant une familiarité fruste, mais non dédaignable, la possibilité immémoriale d’entrer en contact avec l’autre :

 

(…) chacun ressentait le besoin de me toucher ; elles passaient leurs doigts sur mes vêtements, me touchaient le dos, une vieille sorcière m’a même touché le menton. Elles me portaient de chaumière en chaumière, de cour en cour. Je me suis trouvée séparée de mes amis, errant dans un monde que je n’avais jamais connu jusque là. Elles me promenaient avec elles dans un labyrinthe de petites chaumières en argile, de jardins ridiculement petits, de petites cours cachées, me faisant entrer dans leurs logements, toucher leurs enfants, m’asseoir sur leurs chaises (…) ; il y a en elles quelque chose de biblique, quelque chose qui conduit l’homme dans le passé, vers des temps très éloignés. [30]

 

Elle redécouvre Balchik avec des yeux d’artiste – grâce au peintre Alexandre Satmary, fils du peintre et photographe Carol Popp de Szathmary (à son tour à la recherche de l’endroit idéal pour le palais de Sinaïa), qui accompagne la Reine et son fils, Nicolae, dans un voyage à Kaliakra, en octobre 1924 – et y voit un lieu de vie idéal[31]. Dans le premier numéro de la revue « Coasta de Argint » [La Côte d’Argent], la Reine Marie entérine la perspective émotionnelle sous laquelle apparaît la vraie nature de Balchik : « L’intensité pittoresque de cette bande de terre est ce qui la rend si inestimable »[32]. À partir de ce moment, le Balchik-mirage, vision de la Côte d’Argent et de l’Orient, va défier la géographie et l’économie réelle.

Balchik pourra désormais s’opposer avec succès à l’image exotique du Sud, à l’hypostase de la différence. Parmi ceux qui donnent une image exotique de Balchik se trouve l’écrivain et reporter Geo Bogza. Il exemplifie et augmente la crainte par rapport à Quadrilatère, en ayant soin de bien mentionner l’échec de sa colonisation. Pour Bogza, Dobroudja est « une région mystérieuse à l’origine d’événements semblables à ceux qui ont lieu en Afrique » [33]. Le Quadrilatère en particulier est « une arène asiatique d’incendies, de banditisme et de mystérieux assassinats », qui, à l’exception des Turcs restés là, sont familiers aux colons transylvains, macédoniens, bulgares et d’autres nationalités. Dans la presse roumaine de l’époque commence à se profiler l’image d’un Sud barbare, non-pittoresque, vis à vis duquel les Roumains représentent la civilisation, l’esprit européen. Les conséquences catastrophiques d’un tel portrait au vitriol sur le territoire sont évidentes.

L’image pittoresque du voisinage veut contribuer à l’augmentation de la sensation de bien-être et soutient dans l’économie sociale l’adaptation réciproque. Le pittoresque naît du désir de quelques artistes cosmopolites, qui font appel à ce qu’ils croient être des langages artistiques universels, de se sentir « chez soi dans le monde »[34].

La rétrocession du Quadrilatère à la Bulgarie en 1940 aurait pu détruire le mythe de Balchik. L’énorme investissement affectif fait ici aurait pu être repris avec la population[35]. Les Roumains auraient pu décider qu’ils se sont tout simplement trompés, qu’on n’a jamais répondu de la même façon à leur amour, que le paysage humain et naturel n’aurait même pas été si merveilleux et que toute l’histoire n’a pas mérité tant de gaspillage et tant de larmes. On peut se replier sur Cheile Bicazului [Le quai de Bicaz]. Rien de tout cela ne s’est produit, ce qui constitue la dernière preuve d’un amour authentique et gratuit. La résolution même pacifique du différend territorial roumain-bulgare (par le Traité de Craiova de septembre 1940, le Quadrilatère étant cédé à la Bulgarie) est liée à l’investissement imaginaire roumain au Sud du Danube. Ceux qui ont trouvé en Dobroudja un monde idyllique, d’une beauté virginale, ne veulent pas la détruire seulement pour s’élever au titre de « maîtres des ruines ». Ils refusent ainsi, dans un effort méritoire, de perdre leurs illusions. Aujourd’hui, l’amour redécouvert des Roumains pour Balchik ne crée pas de préjudices, au contraire, il flatte les voisins bulgares, en tant qu’hommage à leur pays et à leur attention portée aux mêmes endroits et à un patrimoine culturel commun[36].

Mais la possibilité d’une altération du mythe est décelable dans les années qui suivent immédiatement l’évacuation. Le souvenir des paysages familiers et confortables de Balchik est contrebalancé par de sombres pressentiments, qui n’avaient jamais fait d’ombre au paysage de la ville auparavant. Ce qui avait été pittoresque menace de se transformer en exotique. La différence que Balchik représente était-elle menaçante, radicale, mais personne ne s’en rendait compte encore ? Le poème de Liuben Dumitru, intitulé « Lettre du soir », illustre cette tension entre l’ancienne Balchik pittoresque et une possible lecture terrifiante, exotique de ce lieu. La biographie même du poète né en 1916 à Silistra[37] reflète l’ambiguïté du paysage. En 1940, Liuben Dumitru choisit la nationalité bulgare et reste à Silistra, tandis que son frère Simion part à Bucarest. Jusqu’en 1947, il continue à publier dans des revues roumaines, plus tard il publie des traductions de poèmes roumains dans des revues littéraires de Silistra et Roussé, tout comme avant la guerre il avait publié des traductions de la poésie lyrique bulgare contemporaine dans « Festival ». Liuben Dumitru est un homme de passage. C’est ainsi que son refus de se réfugier en Roumanie doit être interprété, comme un refus de l’isolation. « Lettre du soir » est une sorte de « Roi des Aulnes » ; des appels bizarres, si on les écoutait, peuvent transformer un monde féerique en cauchemar. Dans l’imaginaire pittoresque, inventorié ici avec insistance, se glisse l’histoire. Comme toutes les autres histoires qui se sont terminées dans les Balkans, celle-ci est destinée à se finir, plus exactement à finir sans postérité. Passage sans trace, constructions vaines. Une voix dit à l’auditeur qu’il est seulement un sédiment parmi d’autres, appartenant à une généalogie sans fin, sans pitié. Et une autre voix lui conseille de ne pas ouvrir la porte du temps et de rester dans le monde de l’histoire, dans le pittoresque balkanique et facile, où toutes les autres limites sont vidées de signification. Le temps a, lui aussi, son coin de repos dans le monde[38]. Ici, il n’y a pas de place pour le conflit. C’est la marque de Balchik.

 

 

Bibliographie

Aderca, Felix, « Câteva schiţe în creion » [Quelques esquisses au crayon], Vremea, VIIe année, numéro 348, 29 juillet 1934, p. 9.

Bogza, Geo, Ţări de piatră, de foc şi de pământ [Pays de pierre, de feu et de terre], Fundaţia pentru Literatură şi Artă „Regele Carol II”, Bucarest, 1939.

Berindei, Mircea « Balchik 1936 » en Paravanul veneţian. Portrete şi amintiri [Le paravent vénitien. Portraits et souvenirs], introduction et édition dirigée par S. Skultéty, Humanitas, Bucarest, 2004.

Bocholier, François, « La Dobroudja entre Bulgarie et Roumanie (1913-1919) : Regards français», Balkan Studies [Études balkaniques], 2-3/2001, pp. 64-81.

BucuŢa, Emanoil, Balcic, [Balchik], Cronicar, Bucarest, 2003 (première édition : Craiova, Ramuri, 1931).

BucuŢa, Emanoil, Maica Domnului dela Mare [La Vièrge de la Mer], Cartea Românească, Bucarest, 1930.

BuŞa, Daniela (éd.), Călători străini despre Ţările Române în secolul al XIX-lea [Voyageurs étrangers sur les Pays Roumains au XIXe siècle], nouvelle série, vol. III, 1831-1840, Éditions de l’Académie Roumaine, Bucarest, 2006.

CĂlugăru, Ion, «Pe promontoriile Coastei de Argint» [Sur les promontoires de la Côte d’Argent], en Vremea, VIIe année, numéro 348, 29 juillet 1934, p. 8.

Holban, Anton, Pseudojurnal, correspondance, documents, confessions, édition dirigée par Ileana Corbea et N. Florescu. Préface et notes par Nicolae Florescu, Minerva, Bucarest, 1978.

Horasangian, Bedros, « 15 ianuarie cu Anton Holban » [15 janvier avec Anton Holban], Observatorul cultural, numéro 48/23 janvier 2001-29 janvier 2001.

Ionescu dela Brad, Ion, « Balcicul în 1850 » [Le Balchik de 1850],  Coasta de Argint [La côte d’argent], I, 1, 3 avril 1928, p. 2.

Maniu, Adrian (« Pe ţărmul alb al mării negre » [Sur la plage blanche de la Mer Noire], Coasta de Argint, [La côte d’argent], I, 8, 1er août 1928, p. 1).

Marie, Reine de Roumanie, Ţara mea [Mon pays], traduit de l’anglais par Nicolae Iorga, Imprimeria Statului, Neamul Românesc, Iassy, 1917, pp. 13-14.

MĂciucĂ, Balcica, Balcic, [Balchik], Universalia, Bucarest, 2001.

Muthu, Mircea, Balcanismul literar românesc. III. Balcanitate şi balcanism [Le balkanisme littéraire roumain. III. Balkanité et balkanisme], Dacia, Cluj Napoca, 2002.

Pillat, Ion, Scrisori [Lettres] (1898-1944), édition dirigée par Cornelia Pillat, Du Style, Bucarest, 1998.

PleŞu, Andrei, Pitoresc şi melancolie. O analiză a sentimentului naturii în cultura europeană [Pittoresque et mélancolie. Une analyse du sentiment de la nature dans la culture

européenne], Humanitas, Bucarest, ²1992.

Sebastian, Mihail, « Notă despre Balcic » [Notes sur Balchik], Revista Fundaţiilor Regale, V, numéro 6, Bucarest, 1 juin 1938, pp. 644-649.

Serghi, Cella, Pânza de păianjen, [Toile d’arraignée], Scrisul Românesc, Craiova, 1990 (première édition : 1938).

Tonitza, N. Nicolae, « Mangalia zugrăvită în cuvinte » [Mangalia peinte en mots] (10 décembre 1932) en Microfonul vagabond : publicistică literară radiofonică din Arhiva Societăţii Române de Radiodifuziune. Reportaje, însemnări de călătorie [Le microphone vagabond: journalisme littéraire radiophonique des Archives de la Société Roumaine de Radiodiffusion. Reportages, notes de voyage],recherche d’archives et sélection des textes par Maria-Elena Negoescu et Horia Pop, préface de Romul Munteanu, Casa Radio, Bucarest, 1998, vol. I, pp. 92-97.

Tonitza, N. Nicolae, Corespondenţă [Correspondance], édition dirigée, sélection, introduction, chronologie, notes, index  réalisés par Barbu Brezianu et Irina Fortunescu, Meridiane, Bucarest, 1978.

Ungureanu, George, « Problema Cadrilaterului – diferendum teritorial şi repere imagologice (1913-1940) » [Le problème du Quadrilatère – différend territorial et repères imagologiques (1913-1940)], Restituiri, revue trimestrielle du Centre Culturel Piteşti, Ve année, numéro 3 (16), 2007, nouvelle série, édition électronique http://www.centrul-cultural-pitesti.ro.

Ungureanu, George, Chestiunea Cadrilaterului – interese româneşti şi revizionism bulgar (1938-1940) [La question du Quadrilatère – intérêts roumains et révisionisme bulgare (1938-1940)], Ars Docendi, Bucarest, 2005.

 

 

 

 

 

 

 

Notes

 



[1] Muthu, Mircea, Balcanismul literar românesc. III. Balcanitate şi balcanism [Le balkanisme littéraire roumain. III. Balkanité et balkanisme], Dacia, Cluj Napoca, 2002, p. 66, p. 93.

[2] Lors de la première guerre balkanique, qui oppose la Ligue Balkanique formée de la Serbie, du Monténégro, de la Grèce et de la Bulgarie à l’Empire Turc, la Roumanie garde sa neutralité en échange de Silistra (Dârstor, Durostorum) et de quelques petits territoires au Sud du Danube (le 26 avril/9 mai 1913 est signé à Saint-Petersbourg un protocole en ce sens entre la Roumanie et la Bulgarie). Quand la Bulgarie, mécontente du partage des territoires conquis par la Ligue Balkanique en Macédoine et en Thrace par le Traité de Londres (1913), déclare la guerre à ses anciens alliés, la Grèce et la Serbie (la deuxième guerre balkanique), la Roumanie sort de sa neutralité et déclare la guerre à la Bulgarie le 27 juin 1913, en occupant le Quadrilatère (« Cadrilater », Dobroudja du Sud) sans rencontrer de résistance. L’attaque de la Roumanie est perçue dans les milieux bulgares comme perfide, „brigandesque”, immorale, l’armée bulgare étant engagée sur les fronts serbe et grec. La Roumanie avait averti la Bulgarie le 8 juin 1913 des conséquences d’une éventuelle attaque sur les anciens alliés balkaniques et sur la violation du Traité de Londres. Pendant la guerre (la deuxième guerre balkanique), la Bulgarie perd la plus grande partie des territoires conquis dans la première guerre balkanique, au bénéfice de la Grèce et de la Serbie. Comme conséquence des conflits graves qui détruisent la Ligue Balkanique et mènent la Roumanie à la guerre, les Turcs récupèrent certains territoires perdus sur le continent européen, parmi lesquels Adrianopole. Les effets de la deuxième guerre balkanique sur la politique régionale se ressentent aussi beaucoup plus tard, la Bulgarie restant exclue de la Petite Entente (de 1933, entre la Yougoslavie, la Roumanie et la Tchécoslovaquie), et de l’Entente Balkanique (en assemblant en 1934 l’ancien Bloc Balkanique, la Yougoslavie, la Roumanie, la Grèce et la Turquie dans une alliance défensive). En 1916, la Bulgarie prend sa revanche contre la Roumanie. Le 19 août/ 1er septembre 1916, la Bulgarie et la Turquie déclarent la guerre au Royaume de la Roumanie, et la troisième armée bulgare, sous le commandement du général Stephan Toncheff obtient Dobroudja du Sud et passe au Nord de cette région. Le combat de Turtucaia ou de Tutrakan (19 août/1er septembre 1916-24 août /6 septembre) est connu pour avoir été extrêmement sanglant pour l’armée roumaine (le peintre Nicolae Tonitza est fait prisonnier et reviendra de captivité en 1918). Après la bataille de Bazardchik ou Dobrich (26 août /8 septembre), les troupes roumaines-russes se retirent de la ville et évacuent aussi Silistra. Les troupes bulgares occupent Constantza (9 octobre/22 octobre). Le régime d’occupation ordonne l’élimination de la statue d’Ovide et déclare la langue bulgare langue officielle à Dobroudja. L’occupation bulgare au Nord de Dobroudja dure deux ans. Le traité de paix de Neuilly sur Seine (le 27 décembre 1919) prévoit le retour du Royaume de la Roumanie aux frontières établies en 1913 par le Traité de Bucarest. Une étude historiographique et imagologique comparée du conflit roumain-bulgare en Dobroudja a été réalisée par George Ungureanu dans « Problema Cadrilaterului – diferendum teritorial şi repere imagologice (1913-1940) » [Le problème du Quadrilatère – différend territorial et repères imagologiques (1913-1940)], dans Restituiri, revue trimestrielle du Centre Culturel Piteşti, Ve année, numéro 3 (16), 2007, nouvelle série, édition électronique http://www.centrul-cultural-pitesti.ro. Cf. aussi Ungureanu, George Chestiunea Cadrilaterului – interese româneşti şi revizionism bulgar (1938-1940) [La question du Quadrilatère – intérêts roumains et révisionisme bulgare (1938-1940)], Ars Docendi, Bucarest, 2005. Le conflit armé a généré chez les deux parties de  véritables  textes de la haine, qui ne font pas l’objet de la présente étude, mais qui ne peuvent pas être ignorés. L’un d’eux est le roman de captivité de l’ancien officier de carrière, plus tard avocat et diplomat, Ştefan Georgescu-Olenin (1893-1978), Sub cerul ţării şi sub cer străin. Urmare la Neajlov, Haskovo şi Sliven [Sous le ciel de mon pays et sous un ciel étranger. Suite à Neajlov,Haskovo et Sliven], publié en exil (Edition Rigmor N.S. Govora, Madrid, 1976). Cf. aussi Bocholier, François « La Dobroudja entre Bulgarie et Roumanie (1913-1919) : Regards français », Balkan Studies [Études balkaniques], 2-3/2001, p. 64-81.

[3] Dans le récit de Felix Aderca, « Câteva schiţe în creion » [Quelques esquisses au crayon], publié en Vremea, VIIe année, numéro 348, 29 juillet 1934, p. 9, Dimitri Temelcof, habitant du Balchik, raconte un autre événement « scandaleux » : « Dans les années 39 il y a eu un événement inoubliable avec les peintres. Après avoir fait la fête toute la nuit à Plopii fără soţ [Aux Peupliers impairs], avec les Tziganes leur chantant à l’oreille, ils ont fait une sorte de pari et le matin, vingt peintres et sculpteurs, des femmes et des hommes, sont partis nus vers un village sur les  sommets. Ils ont parcouru nus 3 kilomètres, accompagnés des Tziganes et de leur musique, et ils sont rentrés, toujours nus. Je les ai vus moi aussi, car tout le village était sorti dans la rue, une semaine après on ne parlait que de cela. », interview réalisée par Iulian Ignat pour le reportage « Regina de la malul mării » [La reine du bord de la mer], en Formula As, numéro 720/2006, édition électronique http://www.formula-as.ro/2006/720/acasa-1/regina-de-la-malul-marii-7054.

[4] Măciucă, Balcica, Balcic [Balchik], Universalia, Bucarest, 2001, p. 105-106. La lettre a été publiée en Lumea turistică numéro 4, novembre 1934.

[5] Bucuţa, Emanoil, Maica Domnului dela Mare [La Vièrge de la Mer], Cartea Românească, Bucarest, 1930, p. 50.

[6] Ibid.,  p. 170.

[7] Ibid.

[8] Cette réalité a aussi une transcription littéraire – cf. le récit de la Bulgare Zorka s’enfuyant à Varna avec son bien-aimé roumain, dans le roman d’Emanoil Bucuţa Maica Domnului dela Mare [La Vièrge de la Mer].

[9] Bucuţa, Emanoil, Maica Domnului dela Mare, op.cit., p. 170.

[10] Lettre d’Adrian Maniu adressée à Octavian Moşescu, publiée dans le numéro 1/1929 de la revue “Coasta de argint”, reproduite par Balcica Măciucă, Balchik, op.cit., p. 62-64.

[11] Yordan Yovkov, traduit en bulgare Sadoveanu. Son roman Nopţi la Hanul de la Antimovo [Nuits blanches à l’auberge d’Antimovo], qui présente des ressemblances avec Hanul Ancuţei [L’auberge d’Ancuţa], est éditée en roumain dans la traduction de V.C. Hrisicu en feuilleton par Bucuţa  (dans la revue Boabe de grâu dans  plusieurs numéros durant l'année 1934). Ici non plus les Roumains ne sont pas présentés sous un jour favorable : les soldats roumains réquisitionnent les bêtes des villageois et incendient l’auberge.

[12] Cette rencontre des langues dans la revue est extrêmement importante, car elle assure la traductibilité des traditions dans cet espace multiculturel, ainsi que l’unité des translittérations et transcriptions dans les trois langues aux alphabets différents.

[13] Bulat, Vladimir, « Balcicul ca o cicatrice » [Le Balchik comme une cicatrice] en Curierul naţional, 4 juin 2005, en édition éléctronique http://www.curierulnational.ro/Specializat/2005-06-04/Balcic.

[14] Le prince Hermann von Pückler-Muskau parlait déjà immédiatement après la guerre russo-turque de 1828-1829 des avantages que présenterait la construction d’un chemin de fer entre Raşova (Bassova) et Balchik (Balerik). Le chemin de fer aurait permis de sortir cette zone de la sphère d’influence politique et commerciale de la Russie, donnant la possibilité à l’Autriche de s’approcher des embouchures du Danube (Herman Pueckler-Muskau, en Buşa, Daniela éd., Călători străini despre Ţările Române în secolul al XIX-lea [Voyageurs étrangers sur les Pays Roumains au XIXe siècle, nouvelle série, vol. III, 1831-1840, Éditions de l’Académie Roumaine, Bucarest, 2006, p. 794).

[15] G. Ungureanu cite l’étude d’Inav St. Penakov, Le problème de la Dobroudja de Sud. Un aspect économique et social, Sofia, 1940. La mention de Varna comme port de destination pour le blé du Quadrilatère montre la diminution en  importance de Balchik rival. Des sources bulgares (Le Musée d’Histoire de la ville de Balchik) expliquent le déclin du Balchik par la construction du chemin de fer. Balchik n’est pas lié au réseau ferroviaire, ce qui devient un grand désavantage pour les exportateurs de céréales. Ion Ionescu dela Brad réalise, en 1850, à la demande du sultan, une étude objective concernant les possibilités du port. Balchik est en ce moment-là, selon Ion Ionescu dela Brad, le plus important port commercial de la Mer Noire. L’étude mentionne que cette année-là un plus grand nombre de bateaux a été chargé à Balchik qu’à Varna, (plus de 300 bateaux).  Dans la ville, il y a 150 dépôts de pierre, couverts de tuiles (dont on peut observer une petite partie aujourd’hui encore); d’autres sont en construction. L’économiste déplore le manque de crédits pour les producteurs et le manque d’ investissements dans le domaine portuaire. L’accès des chariots à Balchik est difficile, le chemin qui mène au port étant mauvais et, même si l’on prévoit un impôt pour sa reconstruction, l’argent est finalement utilisé pour quelque chose d’autre. Le port n’a pas de charpente, ce qui conduit à des pertes materielles et humaines, les porteurs glissant sur les planches. Le compte-rendu d’Ion Ionescu dela Brad est reproduit dans la revue  Coasta de Argint, dans le premier numéro (I, 1, 3 avril 1928, p. 2).

[16] Une photo avec des modèles anciens accompagne le reportage sur Balchik d’Ion Călugăru, «Pe promontoriile Coastei de Argint» [Sur les promontoires de la Côte d’Argent], en Vremea, VIIe année, numéro 348, 29 juillet 1934, p. 8. Les collections Jantzen 1920 et 1930 peuvent être admirées sur le site de la compagnie qui se prépare à fêter son centenaire.

[17] Pillat, Ion, Scrisori [Lettres] (1898-1944), édition dirigée par Cornelia Pillat, Du Style, Bucarest, 1998, p. 258.

[18] Tonitza, N. N., Corespondenţă [Correspondance], édition dirigée, sélection, introduction, chronologie, notes, index  réalisés par Barbu Brezianu et Irina Fortunescu, Meridiane, Bucarest, 1978, p. 158.

[19] Pillat, Ion, Scrisori, op.cit., des lettres adressées à Pia Alimăniştianu et à Marie I. Pillat, le 23 septembre 1935, p. 336-337.

[20] Holban, Anton, Pseudojurnal, correspondance, documents, confessions, édition dirigée par Ileana Corbea et N. Florescu. Préface et notes par Nicolae Florescu, Minerva, Bucarest, 1978, p. 32-33.

[21] Ibidem, 28 août 1935, p. 115.

[22] Horasangian, Bedros, « 15 ianuarie cu Anton Holban » [15 janvier avec Anton Holban] en Observatorul cultural, numéro 48/23 janvier 2001-29 janvier 2001.

[23] Măciucă, Balcica, Balchik, op.cit., p. 110.

[24] Sebastian, Mihail, « Notă despre Balcic » [Notes sur Balchik], dans Revista Fundaţiilor Regale, V, numéro 6, Bucarest, 1 juin 1938, p. 644-649, ici p. 644.

[25] Berindei, Mircea, « Balchik 1936 » en Paravanul veneţian. Portrete şi amintiri [Le paravent vénitien. Portraits et souvenirs], introduction et édition dirigée par S. Skultéty, Humanitas, Bucarest, 2004. Cella Serghi, dans le roman Pânza de păianjen [Toile d’arraignée], lie de nouveau Balchik à Balbec : «...Balchik, et ce nom avait pour moi quelque chose du charme des mots qu’enfant, je répétais sans comprendre, et, peut-être, le charme de la ressemblance avec le Balbec de Proust », (Serghi, Cella, Pânza de păianjen, Scrisul Românesc, Craiova, 1990, p. 169).

[26] Serghi, Cella, Pânza de păianjen, op. cit., p. 187.

[27] Bucuţa, Emanoil, Balcic, [Balchik], Cronicar, Bucarest, 2003, p. 49-50 (première édition : Craiova, Ramuri, 1931).

[28] Tonitza, N. N., « Mangalia zugrăvită în cuvinte » [Mangalia peinte en mots] (10 décembre 1932) en Microfonul vagabond: publicistică literară radiofonică din Arhiva Societății Române de Radiodifuziune. Reportaje, însemnări de călătorie [Le microphone vagabond: journalisme littéraire radiophonique des Archives de la Société Roumaine de Radiodiffusion. Reportages, notes de voyage],recherche d’archives et sélection des textes par Maria-Elena Negoescu et Horia Pop, préface de Romul Munteanu, vol.I, Casa Radio, Bucarest, 1998,vol.I, p. 92-97, ici p. 93.

[29] Aderca, Felix, « Câteva schiţe în creion » [Quelques esquisses en crayon], en Vremea, VIIe année, numéro 348, 29 juillet 1934, p. 9.

[30] Marie, Reine de la Roumanie, Ţara mea [Mon pays], traduction anglaise de Nicolae Iorga, Imprimeria Statului, Neamul Românesc, Iaşi, 1917, p. 13-14.

[31] Non loin de Balchik, à quelques  kilomètres de Varna, se trouve Euxinograde, la somptueuse résidence d’été du roi de Bulgarie.

[32] Coasta de Argint, I, 1, 3 avril 1928, p. 1.

[33] Bogza, Geo, Ţări de piatră, de foc şi de pământ [Pays de pierre, de feu et de terre], Fundaţia pentru Literatură şi Artă „Regele Carol II”, 1939, p. 170.

[34] Andrei Pleşu voit ce désir s’accomplir pour ceux qui cultivent le pittoresque: “Même un peu triste, le pittoresque reste, toujours, confortable ; soupape esthétique pour celui qui, en définitive, se sent chez soi dans le monde et déclare, sans réserve, l’attachement, plutôt profane, à ses côtés agréables » (Pleşu, Andrei, Pitoresc şi melancolie. O analiză a sentimentului naturii în cultura europeană [Pittoresque et mélancolie. Une analyse du sentiment de la nature dans la culture européenne], deuxième édition, Humanitas, Bucarest, 1992, p. 38).

[35] La restitution fut suivie d'un échange de population entre la Bulgarie et la Roumanie.

[36] Après l’intégration des deux Etats dans l’Union Européenne et le dépassement de tout différend territorial, le problème qui doit encore être résolu est l’accomplissement de la volonté testamentaire de la Reine Marie, qui a toujours voulu que son coeur soit déposé dans la chapelle de Balchik. Comme on le sait, lors de la rétrocession du Quadrilatère à la Bulgarie en 1940, le coeur de la Reine a été transféré à Bran et confisqué après 1970 par le Musée National d’Historie, pour être finalement conservé dans les dépôts de celui-ci. Un film récent, réalisé par la Télévision Roumaine  69 ans après la mort de la Reine Marie (Inima Reginei [Le coeur de la Reine], producteur Camelia Csiki, T.V.R. 2007) suggérait  le retour de la relique à Bran, ou même, plus discrètement, à Balchik, à la condition qu’puisse arrive à un accord diplomatique entre les deux pays. Une décision de ce genre signifierait, d’un côté, ni plus ni moins que l’acceptation d’offrir le repos éternel à une souveraine étrangère et, de l’autre, le fait d’exiler de façon symbolique l’héritage de la souveraine. Cela consoliderait ainsi l’hypothèse présentée ici concernant la mission de Balchik d’ouvir les frontières.  

[37] Fondateur du groupe littéraire qui avait édité la revue Festival de Silistra (mai 1936-juin 1940), avec le Turc Geavit Arabolu et le Grec Mircea Papadopol.

[38] « Il semble que les siècles aussi ont des endroits de repos dans le monde », écrit Adrian Maniu dans la revue Coasta de Argint, (« Pe ţărmul alb al mării negre » [Sur la plage blanche de la Mer Noire] I, 8, 1er août 1928, p. 1). Tonitza avait intitulé « Calme éternel » un paysage marin ayant l’aspect de la craie entre les rochers de Balchik.