Najib Redouane California State University, Long Beach (USA) nredouane@hotmail.com
Crise identitaire et bilinguisme littéraire chez Vassilis Alexakis[1] / Vassilis Alexakis: Self-defining Crisis and Literary Bilingualism
Abstract: In the contemporary Mediterranean French-speaking world, Vassilis Alexakis enjoys the status of a major French-speaking writer. Exiled, the Greek writer leaves Greece in the sixties, settles in France and starts a literary career in French in the middle of the seventies. His work centers on literary bilingualism, banishment and identity. Two main concepts are central to Alexakis’s writing. On the one hand, the tension between language and writing. To Alexakis, language represents essence, roots, memory and identity. On the other hand, the tension between linguistic loss, étrangéité, and identity crisis. The author constructs a true aesthetics of displacement: linguistic displacement, which calms down the anxiety of banishment, and space displacement, which offers acceptance of geographical exile. Neither Greek nor Frenchman, but a French-speaking Greek writer, Alexakis powerfully claims his double identity. Keywords: Greek Literature; Vassilis Alexakis; Francophone Writers; Exile; Identity; Literary Bilingualism. Rezumat: In spațiul mediteranean contemporan francofon, Vassilos Alexakis se bucură de statutul unui mare scriitor vorbitor de limba franceză. Fiind exilat, scriitorul grec părăsește Grecia in anii ’60, apoi se stabilește in Franța unde iși incepe cariera literară la mijlocul anilor ’70. Lucrările sale investighează bilingualismul literar, exilul și identitatea. Există două mari concepte care stau la baza scrierilor lui Alexakis: pe de-o parte, tensiunea dintre limbaj și scriere – pentru Alexakis, limbajul reprezintă esența, rădăcina, memoria și identitatea; pe de altă parte, tensiunea creată intre deprecierea lingvistică, étrangéité și criza identitară. Autorul construiește o autentică estetică a strămutării: o strămutare sau deplasare lingvistică, care calmează anxietatea exilului și strămutarea spațială, oferind sens exilului geografic. Nefiind grec sau francez, ci un scriitor grec francofon, Alexakis iși revendică cu insistență dubla identitate. Cuvinte-cheie: literatură greacă; Vassilis Alexakis; scriitori francofoni; exil; identitate; bilingvism literar.
Dans la francophonie européenne contemporaine, du Nord au Sud, et d’Est en Ouest, Vassilis Alexakis s’inscrit comme un écrivain francophone majeur. Écrivain grec exilé, il quitte la Grèce dans les années soixante, s’installe en France et entame une carrière littéraire en français au milieu des années soixante-dix. Si l’œuvre de Vassilis Alexakis se centre sur le bilinguisme littéraire, l’exil et l’identité, deux concepts principaux illustrent l’écriture de l’écrivain. D’une part, entre parcours linguistique et itinéraire identitaire, entre langue et écriture, l’auteur multiplie les espaces linguistiques, la langue représente pour lui l’essence dans la recherche des racines, de la mémoire et de l’identité. De l’autre, entre perte linguistique, étrangéité et crise identitaire, l’auteur construit une véritable esthétique du déplacement : déplacement linguistique qui lui permet de se libérer des angoisses de l’exil, déplacement spatial qui lui permet d’accepter son déplacement géographique. Et pour faire bon poids, dans un véritable sens de littérature comparée, si comparaison existe, il se peut bien que les réflexes qui mettent en jeu la ressemblance et la dissemblance, l’analogie et le contraste, soient à la base de l’écriture d’Alexakis, dans une prise de conscience et donc d’une problématisation de la dimension étrangère chez Alexakis de deux langues et de deux cultures. En effet, il me semble que la question de l’altérité est constitutive de l’écriture. Elle lui est même consubstantielle. N’y aurait-il pas deux entrées possibles pour une lecture à deux niveaux : le cadre français et la dimension grecque et exotique ? voire étrangère ? Il conviendrait peut-être de réfléchir sur l’interprétation textuelle dans une analyse comparatiste, mieux comparante, pour parvenir peut-être à quelques mises au point éclairantes. Je propose donc d’en dresser la typologie, voire l’anatomie textuelle de l’écriture de Vassilis Alexakis. Si dans le paysage littéraire français, Alexakis est un écrivain consacré[2], dans la longue tradition littéraire diasporique grecque, Alexakis s’exprime dans une langue qui n’est pas sa langue maternelle. Auteur d’une œuvre double, double lui-même, et dans une véritable mixtion, mixtion ou fusion, Alexakis écrit ses premiers romans Le Sandwich (1974), Les Girls du City-Boum-Boum (1975) et La Tête du chat (1978) en français. Avec Talgo (1983), l’auteur retourne au grec. Ensuite, Alexakis écrit à nouveau en français : Contrôle d’identité (1985), Paris-Athènes (1989) et Avant (1992). Entre 1992 et 2005 il alterne entre français et grec : La Langue maternelle a été écrit d’abord en grec, Papa d’abord en français, Le Cœur de Marguerite d’abord en grec, Les Mots étrangers d’abord en français, Je t’oublierai tous les jours d’abord en grec. L’auteur semble même assister à un retour définitif vers la langue grecque puisque Ap. J.-C. a été d’abord écrit en grec puis a connu une autotraduction vers le français. Oktapoda-Lu affirme à ce propos : « Illustration frappante du “bilinguisme littéraire”, Vassilis Alexakis avoue avoir écrit d’abord en grec certains de ses romans avant de les traduire. La Langue maternelle (1995) et Le Cœur de Marguerite (1999) écrits initialement en grec, connaissent leur première publication en français »[3]. Une alternance phénoménale des langues qu’une dualité linguistique extraordinaire qui est un des caractéristiques premières de l’écriture d’Alexakis. Et à l’auteur de déclarer : « tous les livres que j’ai écrits sont le fruit d’un dialogue tantôt avec la langue française, tantôt avec la langue grecque »[4]. Dans les marges et les confins géographiques, culturels et linguistiques, on se pose la question si la littérature ne se construit-elle pas comme l’appel de l’Autre, sa séduction. Écrivain post moderne, Alexakis a embrassé l’esprit de l’époque. Fictionnelle ou autoréférentielle, l’écriture d’Alexakis est une écriture intime. « Œuvres postmodernes », « autofictions », « essais-fictions », « nouvelles fictions » selon Dominique Viart[5], l’œuvre d’Alexakis fait partie de la création littéraire contemporaine où l’auto-description et l’écriture mémorative occupent une place de choix. Pour l’auteur, l’écriture est voyage, elle est invitation à l’Ailleurs, une histoire interculturelle, des coups de souffle, des émotions, des bribes de vies de l’entre deux, dans l’entre deux, de deux langues et de deux cultures. Métaphore vivante du « français »” et du « grec », Vassilis Alexakis quitte a priori la langue qu’il habite (le grec) pour une langue qui l’habite (le français), le sujet qui me préoccupe ici et sur lequel j’y reviendrai tout au long de mon analyse. L’auteur franchit les frontières et les fioritures de la langue grecque, ample et redondante pour passer aux marques et aux manques de la langue française et écrire désormais dans une langue mitoyenne, mieux mutante, de l’entre deux langues, française en apparence, grecque sous-jacente qui se glisse dans la chair des phrases lui donnant une saveur venue d’ailleurs. Dans un véritable bruit de fer, perpétuel duel, les deux langues s’imbriquent s’interposent, s’imposent. Elles deviennent un même corps, une même entité, une même voix. Deux langues qui cohabitent, et pourtant elles sont aux antipodes l’une de l’autre. L’une lyrique, élégiaque, qualitative, extensible ; l’autre austère, rationnelle, cartésienne, brève. Dans un tout récent entretien publié dans Le Français dans le monde de janvier-février 2008, Alexakis lève le voile sur sa pratique du bilinguisme littéraire tout en expliquant les mécanismes de son écriture autotraduisante :
Le changement de langue intervient avant la version définitive dans l’une et l’autre langue. J’écris une première version. Dès que le livre existe, mais qu’il n’est pas encore abouti dans la première langue, je prolonge le travail d’écriture en effectuant une révision de la première version à travers une nouvelle langue. Je récupère alors toutes les améliorations apportées par cette fausse traduction pour corriger la première version. On pourrait dire qu’il n’y a pas de version originale. La version définitive du texte apparaît dans la seconde langue. Il s’établit ainsi avant la publication un dialogue entre les deux langues[6].
Un phénomène d’extrapolation certes qui traduit la constante redéfinition identitaire de l’auteur. Le fait d’écrire en français, le fait perdre ses origines grecques. La prise de distance prise par rapport à la langue maternelle, l’a fait éloigner de son identité grecque. Double perte, panique double. « Le français s’est substitué à ma langue maternelle »[7], écrit l’auteur dans Paris-Athènes, « mon grec s’était sclérosé, rouillé »[8]. Pris de culpabilité, Alexakis décide de publier un roman grec, son premier roman grec, Talgo, qui paraît à Athènes en 1980 et ensuite traduit en français par Alexakis lui-même et publié à Paris en 1983. Dans la première édition française du roman on lit en exergue :
Au bout de treize années passées en France au cours desquelles j’ai écrit presque exclusivement en français, j’ai éprouvé le besoin de renouer le dialogue avec la langue maternelle. La première version de ce texte a donc été écrite en grec. V. A., 28 mars 1982 (Talgo).
L’affirmation d’Alexakis ne rejoint-elle pas la théorie derridienne en matière linguistique « la langue maternelle n’est après tout que la première des langues étrangères qu’on apprend »[9]. Etrangéité linguistique ? altérité dans la langue ? en tout état de cause, la quête d’un nouvel espace de création littéraire, singulier, unique. Dans une véritable poétique du déracinement, dans la quête aussi du dehors, Alexakis fuit sa langue maternelle pour la re-trouver, la découvrir. Vu du dehors, vu de loin, le rapport à la langue maternelle devient intime. La séparation emmène à la re-trouvaille, et Alexakis fait l’éloge de la langue et de la culture grecques, le mythe du pays. Dans le tourbillon de son sillage, le retour aux origines, et du dispositif donc d’enracinement, qui s’opère avec son dernier roman, lui enfant de l’hellénisme et de l’universalisme cosmopolite, incarnera à lui seul pour la Grèce, le dispositif de la crise des identités de toute une diaspora indéracinable. Dans un nouvel consensus maternel, la terre-mère, la mère-patrie va être incarnée par la langue maternelle, comme le roman éponyme d’Alexakis. La jouissance en jeu est la jouissance du rejet. C’est peut-être un peu cet arrière-pays de Bonnefoy (1972), une zone non pas géographique, mais un sentiment plutôt nostalgique. Il faut perdre pour trouver, pour prendre possession non pas du passé, mais du présent. Le retour en soi-même. Ulysse des Temps modernes, Alexakis cherche sa voix ; son identité aussi. Entre Paris et Athènes, le chemin sera long. La quête aussi. Les romans d’Alexakis fourmillent d’allusions et de renvois, photographiques presque, du parcours de l’écrivain, de sa quête existentielle. Miroir social, miroir brisé, les romans d’Alexakis c’est la vie sur du papier. Ils racontent sa vie sans s’autographier. Tel un cryptographe, Alexakis fait tomber les masques et met en scène sa propre vie. Ses romans sont autant de films pris sur le vif que les angles de la caméra mettent en lumière sur la vie comme les visions de l’auteur. Par un jeu de miroirs interposés, l’auteur entre au centre de son œuvre et étudie son statut d’écrivain grec francophone exilé. Les histoires transposées et croisées des protagonistes, Paul (Contrôle d’identité), Pavlos(La Langue maternelle), Grigoris (Talgo), Nicolaïdès (Les Mots étrangers) lui ressemblent à l’identique. Une translucidité extraordinaire. Des « héros-sosie » écrit Jouanny[10], des « alter ego » de l’écrivain[11] écrit Oktapoda-Lu[12], double ou simple, l’auteur joue des cache-cache dans un double jeu fictionnel. Ce qui amène Oktapoda-Lu d’affirmer « on assiste à une alternance continuelle, un métissage du vrai et du faux, de la réalité et de la fiction » alors que l’on découvre, au fil des lectures, les multiples doubles de l’auteur[13]. Entre fictionnalisation de la réalité et « réalisation » de la fiction (dans le sens de ‘rendre réel’) et dans une narration homodiégétique, l’auteur dévoile les rouages de l’écriture littéraire et des frontières entre fiction et réalité. La dimension auto-biographique des œuvres d’Alexakis est un fait. Oktapoda-Lu souligne que « [d]ans tous ses romans affleurent des éléments autobiographiques »[14]. Sans vouloir m’étaler plus longtemps sur l’épineux problème du récit autobiographique qui ne constitue pas le centre de ma problématique, je me pencherai sur le déplacement linguistique et le bilinguisme littéraire de l’écrivain. Son chef-d’œuvre Paris-Athènes devient le modèle littéraire occidental du déplacement spatio-linguistique et de l’angoisse identitaire. « Hétéroglosse »[15] ou « translingual »[16], Alexakis est certes un écrivain bilingue. Un bilinguisme qui lui pose problème, ainsi que le souligne lui-même dans son récit auto-biographique Paris-Athènes : « Mon éditeur lui-même m’a avoué sa perplexité : doit-il me ranger sans sa collection de littérature française ou étrangère ? Il a lui aussi le sentiment que mon bilinguisme, est, comme on dit, mal perçu, passe mal »[17]. Mais qu’est-ce qu’il est en fait Alexakis ? écrivain grec, écrivain français, écrivain francophone, ou bien écrivain d’expression française ? Le problème de classification préoccupe l’auteur quand il déclare dans Je t’oublierai tous les jours à propos de son premier roman : « Il n’appartient pas à la littérature grecque. Peut-être n’appartient-il pas non plus à la littérature française ? »[18]. Voilà déjà le problème de la double appartenance de l’auteur, à propos duquel G. Fréris signale : « notre auteur ne semble pas appartenir à une littérature nationale »[19]. Écrivain de langue française, écrivain de langue grecque, Alexakis est l’exemple heureux de la multiplicité d’identités littéraires. Dans la mouvance du bilinguisme littéraire des exilés du langage ou des écrivains venus d’ailleurs et dans une stratégie d’écriture originale, l’auteur passe d’une langue à l’autre, il publie ses romans en français (La Langue maternelle en 1995 et Ap. J.-C. en 2007), et ensuite en grec, au mois de novembre de la même année. L’auteur qui « ne souhaitai[t] pas se fixer »[20], vivant dans un nomadisme malheureux, inquiétant, aliénant, en tout cas double, linguistique et géographique. Étranger à lui-même, le parcours identitaire de Vassilis Alexakis est marqué par l’exil. Exil, déambulations, errances marquent les personnages romanesques et l’auteur lui-même en perpétuel exil. Par exil, j’entends l’idée du déplacement selon la définition de Susan Rubin Suleiman : « exile in its broad sense designates every kind of estrangement or displacement, from the physical and geographical to the spiritual »[21]. L’exil est synonyme chez Alexakis de déplacement tant géographique et spatial, que linguistique et identitaire. Oktapoda-Lu parle de « Vassilis Alexakis ou la quête d’identité » (2001), Orphanidou-Fréris parle de « L’Identité apatride de Vassilis Alexakis »(2000), et Jouanny parle du « Vertige d’un romancier entre deux langues » (1998). À propos de la double identité de l’écrivain, Oktapoda-Lu note que « sa double vie devient alors motif de création, sujet de ses romans »[22]. L’œuvre d’Alexakis est « marquée par l’exil et l’errance », elle « évoque des traversées […] d’espaces continuellement réinventés » note Oktapoda-Lu[23]. Être topologique, être géographique et en même temps hors lieu, l’auteur qui glisse sans cesse d’une géographie à l’autre, applique le même modèle pour ses personnages romanesques aussi. D’autre part, la topographie spatiale est très précise dans l’œuvre d’Alexakis. Les noms des rues, de monuments, de magasins, d’hôtels, de restaurants sont donnés au moindre détail[24]. Le narrateur donne même en détail le trajet de métro qu’il a emprunté pour se rendre à sa destination[25], sans compter les descriptions de la mer, de l’île de Santorin, (Paris-Athènes) de Delphes (La Langue maternelle) etc., avec toujours au centre les Cyclades, Athènes et la maison d’enfance, qui constituent les lieux grecs clés de la topographie et de la toponymie littéraires d’Alexakis. La métaphore spatiale fait partie intégrante de l’œuvre d’Alexakis. À en croire Michel Collot, si « le paysage exprime le sujet »[26], on peut avancer que les personnages d’Alexakis ont des qualités spatiales, de sorte que l’exploration géographique et identitaire se trouvent dans une parfaite interaction. Aux errances parisiennes de Contrôle d’identité, succèdent les allées et venues entre les capitales grecque et française dans Paris-Athènes, le trajet d’Athènes à Jannina et à Amphissa pour se rendre enfin à Delphes dans La Langue maternelle, et de nouveau les allées et venues entre Paris et Athènes dans Je t’oublierai tous les jours. La multiplication des lieux traduit le besoin de l’auteur d’être étranger partout, ce besoin d’ “étrangeté”. Pour ce qui est du bilinguisme littéraire, j’emprunte la définition de Rainier Grutman : « Pour pouvoir être dit bilingue, l’écrivain doit posséder non pas deux langues mais deux langues d’écriture, qu’il s’est choisies (ou que les circonstances lui ont imposé) pour s’inscrire dans une tradition littéraire »[27]. Alexakis fait carrière dans deux langues : la langue maternelle et le français. Dans l’entre-deux langues, la frustration est grande, le malaise aussi. L’auteur passe par la perte et la muse à distance de sa langue maternelle. Le deuil de la langue maternelle libère l’écrivain bilingue qui se distancie par rapport à sa langue pour gagner une autre. Un choix personnel qui va avec le rejet de l’identité et de la non-appartenance. Ce besoin d’étrangeté qu’exprime Kristeva « Écrire en français, ce fut me libérer. Geste matricide. Quitter l’enfer »[28]. Je vais prendre maintenant l’exemple d’Abdelkébir Khatibi pour analyser la problématique de la diglossie et de l’altérité. Pour Khatibi, auteur marocain qui écrit en français, « faire muter une langue dans une autre est impossible. Et je désire cet impossible », déclare l’auteur dans Amour bilingue[29]. Mais si les langues pour Khatibi restent distinctes, elles dialoguent entre elles. Une topographie spatiale entre les deux langues que Khatibi appelle la “bi-langue”. Une troisième langue qui représente un nouvel espace linguistique où les langues coexistent tout en affirmant leur différence. Le mécanisme inconscient de l’autotraduction qu’éprouve Alexakis affirme le besoin des écrivains bilingues de créer une troisième langue, en mélangeant les deux langues. « his final years may also involve the creation of a new idiolect, in which elements from his various languages appear in a new polyglot synthesis » signale Klosty Beaujour[30]. « Surconscience linguistique » (Gauvin)[31], « dialogisme » ou « schizophrénie » (Todorov)[32], l’écrivain bilingue, et dans notre cas francophone, est face au problème singulier de la non-coïncidence identitaire, la dualité identitaire, la double appartenance. Chez Alexakis, la double perspective linguistique constitue la thématique première de ses romans. D’une part il analyse son bilinguisme littéraire, surtout dans ses écrits autobiographiques, d’autre part, il propose une thématique linguistique dans ses écrits fictionnels. La problématique linguistique devient pour Alexakis sujet de création littéraire et en même temps de quête identitaire. « [L]a langue représente pour lui l’essence dans la recherche des racines, de la mémoire et de l’identité » souligne Oktapoda-Lu[33]. La recherche de la lettre « E » dans La Langue maternelle, véritable en-quête tout au long du roman, le epsilon de Eleni, de ellènika ou de Ellada, ou tout simplement du manque, le E de ellipsis, manque du pays, de sa langue, de sa culture. Le roman réconcilie finalement l’auteur avec ses racines grecques tout en le consacrant dans la langue française. Être double, de double pays, et de double culture, véritable métisse culturel, Alexakis accepte sa dualité littéraire : « j’ai décidé d’assumer mes deux identités, d’utiliser à tour de rôle les deux langues, de partager ma vie entre Paris et Athènes »[34]. Des années plus tard, après s’être affirmé et confirmé comme écrivain francophone en France, Alexakis revendique son identité grecque. Il retourne au pays et écrit en grec des romans ayant trait à la France. L’auteur se ré-approprie de son identité grecque. « Il ne peut plus ignorer à présent que la France ne prendra jamais la place de son pays »[35]. Le nomadisme et l’exil des personnages romanesques et d’Alexakis lui-même, ont permis la reterritorialisation de la Grèce. Cette idée de la ré-appropriation et de la ré-appréhension de la culture d’origine qui rejoint les propos de Glissant : « L’errance, c’est cela même qui nous permet de nous fixer »[36]. Un dialogue interlinguistique et au-delà même culturel, constitue la caractéristique essentielle de l’écriture d’Alexakis.
Justement ce sentiment d’avoir perdu une partie de soi, de ne sentir ni Grec, ni Français, d’entamer constamment un dialogue interculturel, loin de l’accabler le réconforte, car il a conscience de vivre une expérience unique, de saisir et de créer quelque chose qui échappe à la multitude, parce que cela suppose un effort, l’effort du dialogue. Cette situation de profonde incertitude l’oblige à recourir à l’altérité, à continuer le dialogue interculturel entamé avec soi-même, afin de comprendre l’Autre[37].
Un dialogue positif entre les deux langues et les deux cultures ; C’est cela finalement le sort de tout écrivain cosmopolite – et non seulement francophone ; savoir tourner en écriture positive, l’aliénation et le déchirement, la perte. Voilà une nouvelle dynamique de dualité inhérente pour le l’écrivain francophone du XXe et du XXIe siècles qui prônent le dialogue des langues et rejettent toute idée de domination linguistique. Écrivain de tout-monde œuvrant pour la diversité culturelle, Alexakis rejoint Glissant[38] et le projet littéraire universel : « courir à la rencontre des langues du monde sans se cantonner à [sa] seule voix » [39]. Il a fallu écrire dans la langue de l’autre, pour se connaître, se re-connaître. Il a fallu aussi perdre la langue maternelle pour la retrouver des années plus tard plus belle et plus vivante que jamais. Comme si l’éloignement était pour Alexakis le corollaire du rapprochement. Plus que Grec ou Français, l’écrivain francophone Vassilis Alexakis fait dialoguer les deux langues dans sa création littéraire, réclame sa double identité, et s’affiche pour une vision transversale et multiple des identités littéraires.
Bibliographie primaire Alexakis, Vassilis, Les Girls du City boum-boum, Paris, Julliard, 1975. Alexakis, Vassilis, La Tête du chat, Paris, Seuil, 1978. Alexakis, Vassilis, Talgo (trad. du grec par l’auteur), Paris, Seuil, 1983. Alexakis, Vassilis, Contrôle d’identité, Paris, Seuil, 1985. Alexakis, Vassilis, Paris-Athènes, Paris, Seuil, 1989 (et éd. revue par l’auteur, Paris, Fayard, 1997). Alexakis, Vassilis, Avant, Paris, Seuil, 1992. Alexakis, Vassilis, La Langue maternelle (trad. du grec par l’auteur), Paris, Fayard, 1995. Alexakis, Vassilis, Papa et autres nouvelles, Paris, Fayard, 1997. Alexakis, Vassilis, Le Cœur de Marguerite (trad. du grec par l’auteur), Paris, Stock, coll. « Livre de poche », 1999. Alexakis, Vassilis, Les Mots étrangers, Paris, Stock, 2002. Alexakis, Vassilis, Je t’oublierai tous les jours (trad. du grec par l’auteur), Paris, Stock, 2005. Alexakis, Vassilis, Ap. J.-C. (trad. du grec par l’auteur), Paris, Stock, 2007.
Bibliographie secondaire Alexakis, Vassilis, « Le Silence des mots », Histoires de dictionnaire, Paris, Dictionnaire Le Robert, 2004, p. 5-7. Brincourt André, Langue française terre d’accueil, Paris, Éditions du Rocher, 1997. Collot, Michel, Paysage et poésie du romantisme à nos jours, Paris, Corti, 2005. Fréris, Georges, « Le Dialogue interculturel de Vassilis Alexakis dans Paris-Athènes », in Cahiers francophones d’Europe Centre-Orientale, « Y a-t-il un dialogue interculturel dans les pays francophones ? », Actes du Colloque international de l’AEFECO, Vienne, 18-23 avril 1995, Pécs/Vienne, No 5-6, Tome 2, 1995, p. 387-98. Gauvin, Lise, « Écriture, surconscience et plurilinguisme : une poétique de l’errance », Francophonie et identités culturelles, Christiane Albert (Éd.), Paris, Karthala, 1999, p. 13-29. Glissant, Édouard, Traité du tout-monde, Paris, Gallimard, 1997. Grutman, Rainier, « Bilinguisme », Vocabulaire des études francophones. Les concepts de base, Michel Beniamino et Lise Gauvin (Éds), Limoges, PULIM, coll. « Francophonie », 2005, p. 29-31. Jouanny, Robert, « Le Vertige d’un romancier entre deux langues : le cas d’Alexakis », in Bayreuther Frankophonie Sudien 2, 1998, p. 55-66. Jouanny, Robert, Singularités francophones ou choisir d’écrire en français, Paris, PUF, coll. « Écriture », 2000. Kellman, Steven G., The Translingual Imagination, Lincoln, University of Nebraska Press, 2000. Khatibi, Abdelkebir, Amour bilingue, Montpellier, Fata Morgana, 1983. Klosty Beaujour, Elisabeth, « Prolegomena to a Study of Russian Bilingual Writers », in Slavic and East European Journal, 28, 1984, p. 58-75. Oktapoda, Efstratia et Najib Redouane, « L’île des Balkans : Vassilis Alexakis, Aris Fakinos, Dimitri T. Analis. Une francophonie sans frontières », Écrivains d’expression française de l’Europe du Sud-Est. Dialogue des cultures chez les écrivains balkaniques d’expression française, Paul Miclau (Dir.), Actes du Colloque international de Bucarest du 7-8 novembre 2008, Bucarest, Presses Universitaires Spiru Haret, Editura România de Mâine (Roumanie), 2009, p. 22-31. Oktapoda, Efstratia, « Changement de langue et polyphonie romanesque. Le cas de Vassilis Alexakis », Écrivains multilingues et écritures métisses. L’hospitalité des langues, Axel Gasquet et Modesta Suarez (Éds.), Actes du Colloque international de Clermont-Ferrand du 2-4 décembre 2004, Presses Universitaires de Clermont-Ferrand, 2007, p. 323-338. Oktapoda-Lu, Efstratia, « Mondialisation, littérature et francophonie. Les exilés de la littérature, ou Nancy Huston : une littérature de l’exil », Mythe et mondialisation. L’exil dans les littératures francophones, E. Steiciuc, O. Gancevici et E. Oktapoda-Lu (Éds.), Actes du Colloque international de Suceava du 9-10 septembre 2005, Programme de recherche franco-roumain Brancusi, Ministère des Affaires Étrangères (France), Presses Universitaires de Suceava (Roumanie), 2006, p. 15-23. Oktapoda-Lu, Efstratia, « Identité, altérité : frontières et mythes, ou Les écrivains grecs d’expression française », in Dalhousie French Studies, no spécial 74/75, Identité et altérité dans les littératures francophones, Driss Aïssaoui (Ed.), Halifax (Canada), 2006, p. 389-412. Oktapoda-Lu, Efstratia et V. Lalagianni, « Le véritable exil est toujours intérieur. Métissage et imaginaire chez les écrivains francophones grecs », in French Forum, Fall 2005, Vol 30, No 3 (University of Pennsylvania-USA), 2005, p. 111-139. Oktapoda-Lu, Efstratia, « Vassilis Alexakis ou la quête d’identité », La Langue de l’Autre ou La Double identité de l’écriture, Jean-Pierre Castellani, Maria Rosa Chiapparo et Daniel Leuwers (Éds.), Actes du Colloque international de Tours du 9-11 décembre 1999, Tours, Publications de l’Université François Rabelais, Littérature et Nation, n° 24, 2001, p. 281-295. Orphanidou-Fréris, Maria, « L’Identité “apatride” de Vassilis Alexakis », in Francofonia 9, 2000, Université de Cadiz, p. 171-185. Pradal, François et Françoise Ploquin, « Entretien avec Vassilis Alexakis : L’Imagination joue un rôle fondamental dans l’apprentissage des langues »,in Le Français dans le monde, janvier-février 2008. Suleiman, Susan Rubin (Ed.), Exile and Creativity: Signposts, Travelers, Outsiders, Backward Glances, Durham, Duke UP, 1998. Todorov, Tzvetan, « Bilinguisme, dialogisme et schizophrénie », Du bilinguisme, Jalil Bennani et al., Paris, Denoël, 1985, p. 11-38. Viart, Dominique, « Mémoires du récit. Questions à la modernité », Écritures contemporaines 1. Mémoires du récit, Dominique Viart (Dir.), Paris-Caen, Minard, 1998, p. 3-27.
Notes
[1] Cette étude a fait l’objet d’une Conférence lors du Colloque international Les Écrivains du Sud-Est européen en quête d’identité, à l’Université “Spiru Haret”, Bucarest, 6-7 novembre 2009. [2] Prix Médicis pour La Langue maternelle (1995), grand prix du roman de l’Académie française pour Ap. J.-C., Vassilis Alexakis a reçu le prix Albert Camus en 1992 pour Avant, prix de la nouvelle de l’Académie française pour Papa (1997), et prix Édouard Glissant en 2003. Écrivain prolifique, Alexakis a publié onze romans depuis le début de sa carrière littéraire, en 1974, deux recueils de nouvelles (Papa, 1997, et Colin d’Alaska, 1999) et un récit autobiographique (Paris-Athènes, Seuil, 1989 et éd. revue, Fayard, 1997). [3] Efstratia Oktapoda, « Changement de langue et polyphonie romanesque. Le cas de Vassilis Alexakis », Écrivains multilingues et écritures métisses. L’hospitalité des langues, Axel Gasquet et Modesta Suarez (Éds.), Actes du Colloque international de Clermont-Ferrand du 2-4 décembre 2004, Presses Universitaires de Clermont-Ferrand, 2007, p. 329-330. [4] Vassilis Alexakis, « Le Silence des mots », Histoires de dictionnaire, Paris, Dictionnaire Le Robert, 2004, p. 6. [5] Dominique Viart, « Mémoires du récit. Questions à la modernité », Écritures contemporaines 1. Mémoires du récit, Dominique Viart (Dir.), Paris-Caen, Minard, 1998, p. ii. [6] François Pradal et Françoise Ploquin, « Entretien avec Vassilis Alexakis : L’Imagination joue un rôle fondamental dans l’apprentissage des langues »,in Le Français dans le monde, janvier-février 2008. [7] Vassilis Alexakis, Paris-Athènes,Paris, Fayard, 1997, p. 218. [8] Ibid., p. 13-14. [9] Ibid., p. 66. [10] Robert Jouanny, « Le Vertige d’un romancier entre deux langues : le cas d’Alexakis », in Bayreuther Frankophonie Sudien 2, 1998, p. 62. [11] Oktapoda-Lu parle d’alter ego de l’écrivain, faisant appel surtout à Grigoris, le protagoniste de Talgo. Plus précisément Grigoris raconte : « Les gens transportent des pots de fleurs, des valises, des enfants, moi je transporte un vide ; je suis le chargé de mission du vide, l’ambassadeur du vide, l’envoyé spécial du vide ; mon véritable pays set le vide ». Voir V. Alexakis, Talgo, Paris, Seuil, 1983, p. 87-88. [12] Efstratia Oktapoda-Lu, Efstratia et V. Lalagianni, « Le véritable exil est toujours intérieur. Métissage et imaginaire chez les écrivains francophones grecs », in French Forum, Fall 2005, Vol 30, No 3 (University of Pennsylvania-USA), 2005, p. 114. Voir aussi Efstratia Oktapoda-Lu, « Identité, altérité : frontières et mythes, ou Les écrivains grecs d’expression française », in Dalhousie French Studies, no spécial 74/75, Identité et altérité dans les littératures francophones, Driss Aïssaoui (Ed.), Halifax (Canada), 2006, p. 402, 408. [13] Efstratia Oktapoda-Lu, « Vassilis Alexakis ou la quête d’identité », La Langue de l’Autre ou La Double identité de l’écriture, Jean-Pierre Castellani, Maria Rosa Chiapparo et Daniel Leuwers (Éds.), Actes du Colloque international de Tours du 9-11 décembre 1999, Tours, Publications de l’Université François Rabelais, Littérature et Nation, n° 24, 2001, p. 293. [14] Ibid. [15] Robert Jouanny, Singularités francophones ou choisir d’écrire en français, Paris, PUF, coll. « Écriture », 2000, p. 89. [16] Steven G. Kellman, The Translingual Imagination, Lincoln, University of Nebraska Press, 2000, p. ix. [17] Vassilis Alexakis, Paris-Athènes, op. cit., p. 18-19. [18] Vassilis Alexakis, Je t’oublierai tous les jours, Paris, Stock, 2005, p. 96. [19] Georges Fréris, « Le Dialogue interculturel de Vassilis Alexakis dans Paris-Athènes », in Cahiers francophones d’Europe Centre-Orientale, « Y a-t-il un dialogue interculturel dans les pays francophones ? », Actes du Colloque international de l’AEFECO, Vienne, 18-23 avril 1995, Pécs/Vienne, No 5-6, Tome 2, 1995, p. 393. [20] Vassilis Alexakis, Paris-Athènes, op. cit., p. 272. [21] Susan Rubin Suleiman (Ed.), Exile and Creativity : Signposts, Travelers, Outsiders, Backward Glances, Durham, Duke UP, 1998, p. 2. [22] Efstratia Oktapoda-Lu, « Vassilis Alexakis ou la quête d’identité », La Langue de l’Autre ou La Double identité de l’écriture, op. cit., p. 286. [23] Oktapoda-Lu, Efstratia et V. Lalagianni, « Le véritable exil est toujours intérieur. Métissage et imaginaire chez les écrivains francophones grecs », op. cit., p. 114. [24] Vassilis Alexakis, Paris-Athènes, op. cit., p. 268. [25] Vassilis Alexakis, Contrôle d’identité, Paris, Seuil, 1985, p. 14. [26] Michel Collot, Paysage et poésie du romantisme à nos jours, Paris, Corti, 2005, p. 45. [27] Rainier Grutman, « Bilinguisme », Vocabulaire des études francophones. Les concepts de base, Michel Beniamino et Lise Gauvin (Éds), Limoges, PULIM, coll. « Francophonie », 2005, p. 29. [28] Cité par André Brincourt, Langue française terre d’accueil, Paris, Éditions du Rocher, 1997, p. 231. [29] Abdelkebir Khatibi, Amour bilingue, Montpellier, Fata Morgana, 1983, p. 235. [30] Klosty Beaujour Elisabeth, « Prolegomena to a Study of Russian Bilingual Writers », in Slavic and East European Journal, 28, 1984, p.70. [31] Lise Gauvin, « Écriture, surconscience et plurilinguisme : une poétique de l’errance », Francophonie et identités culturelles, Christiane Albert (Éd.), Paris, Karthala, 1999, p. 7. [32] Tzvetan Todorov, « Bilinguisme, dialogisme et schizophrénie », Du bilinguisme, Jalil Bennani et al., Paris, Denoël, 1985, p. 22. [33] Efstratia Oktapoda-Lu, « Vassilis Alexakis ou la quête d’identité », La Langue de l’Autre ou La Double identité de l’écriture, op. cit., p. 289. [34] Vassilis Alexakis, Paris-Athènes, op. cit., p. 248. [35] Vassilis Alexakis, Contrôle d’identité, op. cit., 206. [36] Édouard Glissant, Traité du tout-monde, Paris, Gallimard, 1997, p. 63. [37] Georges Fréris, « Le Dialogue interculturel de Vassilis Alexakis dans Paris-Athènes », op. cit., p. 397. [38] Alexakis a reçu en 2003 le prix Édouard Glissant de l’Université Paris 8 Vincennes Saint-Denis qui vise à promouvoir une personnalité militant en faveur de l’émancipation humaine et de la diversité culturelle. [39] Édouard Glissant, Traité du tout-monde, op. cit., p. 224.
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