Rabia Redouane Montclair State University, New Jersey, États-Unis rabia_redouane@hotmail.com
Histoire et récit dans Le Successeur d’Ismaïl Kadaré / History and the Narrative of Ismaïl Kadaré’s The Successor
Abstract: Based on the novel The Successor of Ismaïl Kadaré, our study aims at clarifying the notions of narrative and history that appear essential to the writing process of this Albanian writer. Starting off from a real fact, the death of the Successor of the Guide of the Nation, on the night of December 13th, 1981, the writer tries with this fictional and original work to bring a certain truth to this state affair whose secret remains unresolved despite the opening of the archives of the Albanian State. In fact, the literary goal is to bring certain elements in order to enlighten this dark page in the History of this country. The representation of this tragic event allows the writer to throw an acerbic look on the maneuvers of a tyrannical system that heavily weighed, for forty years, in the existence of all the people that suffered from totalitarian Communist politics. For Ismaïl Kadaré, his interest in this dramatic situation and writing is his way of showing his opposition, of protesting, as a writer, for his right to the word and to the freedom of action. Keywords: Albanian Literature; Ismail Kadare; Narrative; History; Political Commitment; Murder; Tyranny. Rezumat: Bazat pe romanul The Successor de Ismail Kadaré, studiul de față iși propune să clarifice noțiunile de “povestire” și “istorie” ca părți esențiale in cadrul procesului creativ al scriitorului albanez. Pornind de la un fapt real și anume, moartea succesorului consilierului națiunii, in noaptea de 31 decembrie, 1981, autorul incearcă să scoată la lumină adevărul in această afacere de stat a cărui secret rămâne un mister in ciuda deschiderii arhivelor din statul albanez. De fapt, miza literară constă in a aduce câteva elemente noi pentru a lumina pagina neagră a Istoriei țării. Reprezentarea tragicului eveniment ii permite scriitorului să arunce o privire acerbă asupra manevrelor unui sistem tiranic, care ingreunează de peste patruzeci de ani existența unor oameni chinuiți de politica comunistă totalitară. Pentru Ismail Kadaré, interesul manifestat pentru această situație dramatică, cât și scrisul reprezintă o modalitate de protest, de opoziție. Din postura sa de scriitor, el militează pentru libertatea cuvântului și a acțiunii. Cuvinte-cheie: literatură albaneză; Ismail Kadaré; povestire; istorie; angajament politic; crimă; tiranie.
Ismaïl Kadaré[1] n’offre pas à ses lecteurs une simple succession d’écrits. Non, il s’agit plutôt d’une œuvre magistrale qui se bâtit à chaque titre, se termine et se positionne au fil des années. Une œuvre qui s’annonçait déjà avec son premier roman, Le Général de l’armée morte, paru en 1970 comme une voix/voie marquée de force et d’audace dont la particularité est de prendre « comme toile de fond l’Albanie à différentes époques de son histoire : la période d’occupation ottomane (XVe-XXe), les années 1930, postérieures à l’indépendance (1912), les phases de révolution, d’alliances et de ruptures sous le gouvernement communiste »[2]. En fait, la préoccupation majeure qui ressort des romans de Kadaré[3] demeure ce souci constant d’exhumer le passé. Cet écrivain Albanais qui a vécu sous un régime dictatorial, qui n’autorisait que deux types de personnages, à savoir les martyrs et les ennemis, n’a pas cessé de parler du cauchemar communiste, de dénoncer le caractère rigide d’une politique totalitaire et de dire le mensonge concernant l’avenir sombre réservé au peuple albanais. Sa démarche tend à se singulariser avec insistance par cette nécessité d’écrire sur l’Histoire de son pays avec un grand « H ». Le choix des sujets se situe au regard d’une tradition historiographique et littéraire se référant aux événements qui ont marqué la dérive de sa terre natale. La représentation des événements historiques dans le dispositif romanesque imaginé par Kadaré se présente comme une dénonciation profonde et acerbe du bilan tragique des quarante années de dictature qui ont lourdement pesé dans le devenir de son pays. Tout cela concourt à situer son œuvre dans un « à-part » tant géographique que politique et culturel. Mais cette oeuvre déborde également la marge de l’Europe, pour s’adresser au monde. C’est que cette voix venue d’ailleurs peut joindre et toucher d’autres univers qui sont aussi dominés par des pratiques despotes et tyranniques. En nous basant sur Le Successeur[4], nous tenterons d’élucider ces notions, à savoir Histoire et récit, qui apparaissent essentielles dans la démarche d’écriture de cet écrivain albanais. La référence à des faits historiques et à des hommes politiques existe et elle est éparpillée dans l’espace textuel de ce roman. La trame narrative traite de la mort du successeur du guide au cours de la nuit du 13 décembre 1981. Le successeur a-t-il été assassiné ou s’est-il tué ? Telle est l’interrogation qui devient le pivot central de tout l’écrit et à laquelle tente de répondre l’écriture romanesque. En fait, l’auteur souhaite apporter quelques éléments pour rétablir une certaine vérité sur le passé, et présenter une version différente de la thèse officielle avancée par les autorités gouvernementales au temps de cet événement. Ce roman, écrit près de 18 ans après La fille d’Agamemnon, forme avec celui-ci les deux volets d’un même diptyque autour du personnage historique du dauphin du Guide de la Nation, mort mystérieusement après une fulgurante ascension politique. En effet, c’est en 1986, en plein communisme, que Kadaré sortait clandestinement de son pays ce roman qu’il venait d’écrire et dont la présentation de l’éditeur indique bien que l’action se situe en Albanie, dans les dernières années du régime communiste.
Le narrateur, employé de la Radio-Télévision, a pour maîtresse Suzana, fille du futur successeur du tyran. Or ce dernier a convaincu sa fille de mettre fin à cette liaison, qui pouvait nuire à sa carrière. Au même moment, le jeune homme reçoit une invitation pour assister au défilé du Premier Mai dans la tribune officielle, ce qui est un privilège envié. Cependant que se déroule la cérémonie convenue d'autoglorification du régime, l'amant désespéré médite sur sa disgrâce, évoquant tour à tour Iphigénie sacrifiée par son père Agamemnon, et Staline refusant d'échanger des prisonniers allemands contre son fils captif... Et si le sacrifice ne signifiait rien d'autre que la volonté du pouvoir de briser par principe toute humanité chez ceux qui le servent ? Dans ce roman, écrit à Tirana en 1985 et clandestinement envoyé en France, le grand écrivain albanais dénonce avec une vigueur rarement atteinte les mécanismes du régime totalitaire, mais aussi, non moins inquiétants, ceux de la soumission, de la complicité et de la veulerie. (Présentation de l’éditeur)
Ainsi, dans Le Successeur, Kadaré conte la suite de l’histoire de Suzana et de son père, lequel a poursuivi sa brillante carrière politique jusqu’à devenir rien de moins que le numéro deux du régime, après le Maître absolu du pays. Mais dans l’Albanie totalitaire, on ne s’élève si haut que pour mieux tomber dans une chute vertigineuse. Et tel fut bien le sort du père de Suzana, retrouvé mort, “suicidé” d’une balle en pleine poitrine, par un froid matin de décembre. À vrai dire, l’écrivain s’est inspiré d’un fait réel : la mort, en 1981, restée à ce jour mystérieuse, de Mehmet Shehu, un proche compagnon d’Enver Hodja, dans un contexte politique très tendu, alors que l’Albanie et la Yougoslavie s’opposaient sur la question du Kosovo. Le discours romanesque, bien que tragique et déstabilisant, se fonde sur des personnages réels impliqués directement dans les événements rapportés pour comprendre la réalité de cet ancrage du texte dans une histoire contemporaine de l’Albanie. Pour présenter brièvement le Guide, il est essentiel d’indiquer qu’il s’agit d’Enver Hodja, dont le nom peut aussi s’orthographier « Hoxha », qui est né en 1908 à Gjiro Kastro, la grande ville à demi hellénique du sud du pays, dans une famille de la bourgeoisie commerçante musulmane. Jamais il ne renia ses origines comme l'atteste encore la belle bâtisse du musée qui lui a été dédié. Le 28 novembre 1944, quand la seconde guerre mondiale entrait dans sa dernière phase et que le régime national-socialiste s’effondrait, son armée entrait seule à Tirana. Ainsi, les partisans albanais libérèrent la capitale et leur victoire fut sans partage. Ils proclamèrent un « Gouvernement démocratique d’Albanie », plaçant à sa tête le colonel général Enver Hodja. Celui-ci avait pris la charge de Premier ministre, qu’il cumula dès 1946 avec le poste de ministre des Affaires étrangères. Dictateur paranoïaque optant pour un stalinisme délirant, il réclamait une obéissance totale de son entourage et une soumission absolue d’une intelligentsia qu’il avait malmenée, torturée, liquidée. Il devint le seul maître à bord, présidant au destin de l’Albanie jusqu’au 12 avril 1985. À sa mort, il eut droit à des funérailles grandioses. Le Successeur, c’est Mehmet Shehu, dirigeant albanais, d’origine tosque (ethnie du Sud) comme la plupart des fondateurs du Parti communiste albanais ; il est né le 10 janvier 1913 dans le Dritan, Drenas. Commandant de la 1re brigade de l’Armée de libération nationale dès 1943, il organisa notamment la libération de Tirana, le 8 novembre 1944. Membre du bureau politique à partir de 1948, ministre de l'Intérieur de 1948 à 1954, puis Premier ministre jusqu'à sa mort, principal rédacteur de la nouvelle Constitution de 1975, Mehmet Shehu apparaissait comme le dauphin d’Enver Hodja, premier secrétaire du parti depuis la fondation de celui-ci en novembre 1941. Or, le 17 décembre 1981, il a été trouvé mort dans sa chambre à coucher, à Tirana. Selon l'annonce officielle (le 18 décembre), il s’était suicidé à la suite d’une dépression nerveuse. C’était un crime en vertu de la loi albanaise. Accusé d’être un agent des services secrets américains, soviétiques, yougoslaves, anglais et italiens”, cet ex-premier ministre d’Enver Hodja a été déclaré « l’ennemi du peuple », et a été enterré dans une terre en friche à côté du village du Ndroq, près de Tirana. En dépit du fait que Shehu ait disparu de l’histoire officielle de l’Albanie, dans la mémoire collective du peuple albanais, sa mort demeure liée à son opposition à l’isolationnisme de Hoxha. Selon des rumeurs, il a été tué sur l’ordre du Guide parce qu’il avait sérieusement commencé à le défier et à contester son règne absolu. Il y a une version alléguant que Hoxha l’a personnellement assassiné à une réunion du bureau politique[5]. C’est donc en s’inspirant de ce fait réel, la mort tragique de ce dirigeant albanais, restée à ce jour mystérieuse, qu’Ismaïl Kadaré a brodé l’histoire relatée dans Le Successeur. La mise en rapport avec la plus ténébreuse énigme de l’histoire de l’Albanie contemporaine est ainsi présentée dès l’incipit du premier chapitre du roman, intitulé Décembre du suicide.
Le Successeur désigné fut retrouvé mort dans sa chambre à l’aube du 14 décembre. À midi, la Télévision albanaise rapportera les faits succinctement : « Dans la nuit du 13 décembre, le Successeur s’est donné la mort par arme à feu suite à une dépression nerveuse ». Les agences de presse mondiales répercutèrent la nouvelle conformément à la formulation officielle qu’en avait donnée le gouvernement albanais. Ce n’est que l’après-midi, après qu’eut été émis par la Radio yougoslave le soupçon que le suicide pouvait être un meurtre, que les agences modifièrent en partie leurs dépêches en tenant compte désormais de l’une et l’autre version[6].
Que s’est-il passé au cours de la nuit du 13 décembre, dans la chambre à coucher du proche compagnon d’Enver Hodja, dont le cadavre a été découvert au petit jour avec une balle en plein cœur ? C’est là toute l’interrogation brûlante qui conditionne le mouvement de l’histoire et le rythme du récit. Force est de bien préciser que l’écrivain ne révèle pas l’identité du personnage central de son roman, allant même à avertir les lecteurs que :
Les événements relatés dans ce roman puisent dans cette infinie mémoire de l’humanité dont les résurgences, comme il arrive souvent, affleurent dans l’époque qui est la nôtre. Comme tels, leurs similitudes avec des situations et des personnes contemporaines sont inévitables.
Mais il n’en demeure pas moins vrai que, dès la première phrase du roman, les lecteurs reconnaissent bien dans le Successeur, l’héritier présomptif du leader d’Albanie (connu comme le Guide de la Nation). Ils peuvent rapidement en déduire que le roman est autant historique que policier-politique puisque l’écrivain tente d’éclaircir le mystère non résolu qui a entraîné la nation dans l’incertitude. On a beaucoup spéculé sur cette mort suspecte présentée comme le résultat d’une chute annoncée. S’agit-il d’un suicide ou d’un meurtre ? Et si la deuxième hypothèse, qui semble plausible, s’avère la bonne, qui a tué et sur les ordres de qui ? Pour Ismaïl Kadaré, s’intéresser à cet événement une douzaine d’années après la chute de la dictature rouge, c’est sa manière propre en tant qu’écrivain de dire qu’il ne cautionne pas la terreur. Loin de là, que sa parole surgit en réaction aux diktats, aux mots d'ordre, aux comportements convenus, imposés, pour affirmer sa liberté et secouer la léthargie des consciences endormies du peuple albanais. C’est que le secret entourant cette affaire étatique reste entier, malgré l’ouverture des archives de l’État ainsi que d’interminables enquêtes qui n’ont rien donné. Car, aux dires du Successeur :
C’est pourquoi les soupçons qui m’assaillirent en cette nuit du 13 décembre demeurent aujourd’hui vivaces alors que l’Albanie a changé d’ordre. On pouvait imaginer le ciel et la terre se retourner plutôt que l’Albanie le faire un jour. Et pourtant, cela même a fini par arriver. Nonobstant ce bouleversement, mon énigme, ou plutôt notre commune énigme, à moi et au Guide, est demeurée irrésolue. Ni l’ouverture des archives, ni les autopsies tardives, ni l’identification de mes ossements, ni les médiums d’Alaska, du Kemlin, des Cimes Maudites ou des services secrets israéliens n’ont pu percer la carapace renfermant notre secret[7].
Par ce roman, Kadaré confirme l’engagement qui a marqué son œuvre dans une exploration de la constitution de l’histoire de l’Albanie dans ses dimensions mythiques et politiques. Il met l’accent sur la dérive dictatoriale au cours des années et rappelle comme il l’a déjà fait à travers sa production romanesque, les aléas de l’histoire de son pays. Il veut surtout, comme le souligne Alketa Spahiu, faire « prendre conscience au peuple albanais de sa servitude à la tyrannie et de la cruauté du monde dans lequel il vit. Il fait également prendre conscience au monde entier de l’existence d’un pays des aigles annexé par les vautours »[8]. La structure du texte reflète la situation complexe de raconter une histoire qui se situe à l’intérieur du tissu social et politique de l’Albanie sous un régime totalitaire, machine à broyer les hommes – disgraciés, relégués, emprisonnés, voire « suicidés ». En effet, le pays est l’Albanie mais on ne précise pas l’année où l’action se déroule. La plupart des personnages sont présentés dans les sept chapitres du roman, indiqués par des titres, mais aucun nom n’est mentionné. Ces chapitres sont Décembre du suicide, L’autopsie, Doux souvenirs, La chute, Le Guide, L’architecte et Le Successeur. Des exceptions demeurent cependant : Suzana, la fille du Successeur, est vraiment fictive, car le Successeur réel avait seulement des fils, Genc, son fiancé, son père Besim Dakli, Tante Néné, Petrit Gjadri, médecin légiste et un autre successeur potentiel Adrian Hasobeu, le ministre de l’intérieur. Or, si un meurtre a été commis, il y a beaucoup de suspects qui peuvent être liés directement ou indirectement à la mort de ce haut responsable. Ceci dit, un petit groupe de personnages vient apporter, chacun à sa façon, sa version des faits, détails à l’appui, pour jeter une lumière sur ce qui s’est passé exactement au cours de cette nuit fatale ou encore pour épaissir le brouillard entourant le soupçon qui vise le dirigeant suprême du pays. Cette histoire s’inscrit dans une douloureuse réalité chaotique et, pour fonder sa légitimité, l’écrivain recourt à un rappel de ce qui circulait et se transmettait dans la société albanaise. Ce rappel sert de toile de fond pour insérer dans l’espace textuel du roman la valeur historique de cet événement.
À défaut de nouvelles fournies par la presse, les gens se contentaient de ce qui se racontait un peu partout dans les après-dîners. La nuit de la mort du Successeur avait bel et bien été terrifiante, et ce n’était pas là le fruit d’une hallucination, car tout un chacun en avait été témoin. Éclairs, trombes d’eau, bourrasques aveugles ! Il était notoire que, suite à un automne fertile en angoisses, le Successeur traversait une période psychologiquement difficile. Le lendemain matin même était censée avoir lieu la réunion décisive du Bureau politique où, suite à son autocritique, ses erreurs lui auraient sans doute été pardonnées[9].
En fait, l’écrivain donne beaucoup d’informations entourant ou menant à la mort mystérieuse du Successeur pour faire saisir au lecteur la gravité de cette situation. Il multiplie les indices qui lui permettent d’accentuer la représentation du tragique, de la peur, de la violence et de l’abus du pouvoir, étape indispensable pour la suite de la narration de son histoire. L’évocation de la nuit fatidique, par exemple, est donnée comme une sorte de renforcement véridique de l’implication du Maître absolu du pays dans la mort de son dauphin :
Si la nuit avait en effet été particulièrement pluvieuse et venteuse, on y avait remarqué d’inhabituels va-et-vient de voitures. Le plus étrange était qu’aux alentours de minuit, peut-être un peu plus tard, une silhouette avait été aperçue se faufilant à l’intérieur de la maison du défunt. Un dirigeant de tout premier plan... mais interdiction d’en parler... sous aucun prétexte... donc, un dirigeant on ne peut plus haut placé... s’y introduit... pour en ressortir peu après...[10]
Il est intéressant de noter que dans l’exploration de la mort du Numéro deux du régime, trouvé tué par balle en 1981, en une nuit précédant son “pardon” pour des erreurs politiques présumées, l’écrivain avance d’autres raisons qui semblent justifier son élimination dans un régime totalitaire. Même s’il a d’abord été officiellement décidé qu’il s’était suicidé, il est tout à fait possible qu'il ait été assassiné, parce que trop ambitieux aux yeux de Hoxha. La décision de se débarrasser de lui est fondée sur des fais isolés mais qui opèrent un processus de généralisation d’actions et de comportements sévèrement condamnables :
Tout avait commencé avec le mois de septembre. Alors qu’ils rentraient de vacances, les gens avaient retrouvé la capitale envahie de ces échos qu’on eût autrefois qualifiés de « mondains ». Le Successeur venait de fiancer sa fille unique. De surcroît, il venait de s’installer dans sa nouvelle résidence dont la construction avait déjà suscité tant de curiosité à Tirana. En vérité, ce qu’on appelait sa « nouvelle résidence » n’était rien d’autre que la villa qu’il occupait déjà depuis des années, mais restaurée avec tant d’adresse au cours de l’été qu’elle en était devenue méconnaissable. Que le vieux dicton selon lequel « nouvelle demeure appelle malheur » fût encore d’actualité en dépit des innombrables campagnes visant à éradiquer les superstitions, voilà ce qui se confirma dès l’automne. Jamais on ne sut si le Successeur en personne y ajoutait foi, toujours est-il que son empressement à célébrer les fiançailles de sa fille le jour même de la pendaison de crémaillère dans sa résidence remise à neuf suscita partout d’intarissables commentaires. On eût dit que, par cette intervention, le Successeur voulait à toute force obliger la maison à abriter un bonheur, en d’autres termes circonvenir le destin ou lui faire un pied de nez[11].
L’écrivain insiste sur l’enchaînement de ces actions qui semblent justifier la chute éminente du Successeur. L’entreprise de dévoilement confère une intensité particulière à la prise de conscience du sentiment de frayeur et de terreur qui régnait en Albanie et qui a été imposé par un pouvoir tyrannique. Le sort tragique réservé aux opposants, aux indésirables et aux dérangeurs est l’expression d’une violence toujours croissante. Le fonctionnement de cette violence à l’égard même d’un proche collaborateur expose de façon explicite que tout acte de désobéissance n’est jamais permissible et peut être générateur de sanctions et de châtiments excessifs.
À croire que, pour quitter ce bas monde, le Successeur avait à dessein choisi un départ d’un monde particulier : paré de deux deuils au lieu d’un seul. Il aurait choisi de s’en aller ainsi, tiré par deux bœufs noirs, comme si un seul n’eût pas suffi[12].
En intégrant des éléments fictionnels dans une intrigue basée sur l’exploration douloureuse d’un événement qui s’est réellement passés, l’écrivain inscrit dans le texte romanesque la permanence de la problématique de la mort du Successeur, problématique qui apparaît très complexe. Dès lors, les faits qui laissent entrevoir que l’Albanie est dirigée par un dictateur communiste ne pourraient pas être qu’importants. Le président qui a veillé au destin de ce pays pendant plusieurs années s’est mêlé directement ou indirectement aux actes d’exécution et d’extermination de toute personne susceptible de présenter une menace à sa sécurité. Les faits montrent aussi que le Maître absolu a maîtrisé les rênes du pouvoir en tuant de sang-froid, parvenant ainsi à ses horribles fins grâce à de fidèles exécuteurs qui ne sont en vérité que des serviteurs soumis et obéissants.
Meurtre ou suicide ? S’il s’agissait d’un meurtre, qui l’avait perpétré ? Et pourquoi ? La plupart des informations recueillies continuaient à mettre l’accent sur le très haut responsable, cette silhouette qui avait été aperçue s’introduisant dans la demeure du Successeur au cours de la nuit fatale. Certains allaient même jusqu’à mentionner le nom de celui qu’on soupçonnait d’être cette ombre : Adrian Hasobeu, le ministre de l’Intérieur. Il venait justement de quitter son poste pour monter encore en grade. Dans toutes les prévisions des analystes, il était donné favori pour prendre la place du Successeur[13].
Adrian Hasobeu, c’est le rival politique du Successeur, dont la présence confirme la tragique réalité historique en Albanie, celle de l’implication des membres du gouvernement dans l’exécution de hauts responsables sous les ordres du Guide. Ce dernier ne l’a-t-il pas mystérieusement chargé de patrouiller dans la villa du Successeur, durant la nuit de Décembre en question ? Son histoire apporte au lecteur une certaine connaissance sur les mécanismes d’oppression utilisés par un régime totalitaire et la menace persistante d’éliminer tous ceux qui échouent à suivre la “Doctrine” du parti ou encore qui suscitent la colère du Guide de la Nation. L’écrivain raconte comment tout avait basculé, pour ce nouveau Successeur présumé, « en un intervalle de temps aussi bref que l’éclair »[14], lorsque le Guide échoue à faire une apparition à son anniversaire. Hasobeu se rend compte que sa chute dépend du caprice du Président qui annonce sa fin lors d’une assemblée du parti. La présentation de la cession de ses activités en tant que Ministre de l’Intérieur met l’accent sur des éléments dramatiques et spectaculaires. L’humiliation est tellement grande qu’elle fait surgir toute une imagerie liée à la peur et à la frayeur qui supposent une référence multidimensionnelle au pouvoir absolu, dans son intégralité politique et historique.
- Nous avons écouté ce que tu nous as exposé. Tu nous as retracé les deux décennies durant lesquelles tu as été ministre de l’Intérieur, etc. Mais puisque tu viens d’évoquer ce dernier complot, j’aimerais te poser une question : pourquoi, à ce jour, la découverte de tous les complots a systématiquement été le fait du Parti et non de la Sigurimi dont tu étais pourtant le chef ?[15] [...] À la tribune, Hasobeu s’était lui aussi pétrifié. Ses mâchoires s’ouvraient pour parler, mais un invisible étau les lui refermait aussitôt. Courbé, agrippé au pupitre afin de ne pas chanceler, il parvint néanmoins à articuler : Je ne suis pas coupable ![16]
Sans aucune surprise, « la chute d’Adrian Hasobeu fut accueillie dans la capitale avec une indifférence qui semblait l’emporter sur le mépris »[17]. C’est que le peuple vit dans une épouvantable répression marquée de violences et de transgressions politiques. Aussi, même s’il désire connaître la vérité, cela ne pourra jamais se produire. La loi du silence règne et, d’un point de vue structurel, tout est concentré au sommet de la hiérarchie gouvernementale qui contrôle toute information. Cet état de fait accentue la dénonciation que l’écrivain vise à avancer contre le régime dictatorial qui favorise le maintien du secret et la toute-puissance d’un État policier.
Toute cette affaire avait quelque chose de pyramidal. De partout se dressaient soudain des murs qui empêchaient la moindre avancée. La chambre principale de la pyramide, celle qui renfermait le secret le plus précieux, était verrouillée de l’intérieur. Probablement avait-on, dans l’histoire du Successeur, eu recours à ce principe immémorial[18].
Toutes les autres directions poursuivies par Kadaré ne vont nulle part. Elles n’apportent aucune réponse absolue, aucune vérité plausible, mais s’inscrivent résolument dans la continuité du questionnement :
L’Albanie continue de vivre avec l’énigme du Successeur : la plupart des rapports atterrissant dans les agences de renseignements débutaient plus ou moins par ces termes. Suite aux deux hypothèses déjà familières : meurtre ou suicide, les partisans de la seconde continuaient à demander : Pourquoi a-t-il été tué, et par qui ? Il était logique d’espérer que la réponse à l’une de ces questions contribuerait à résoudre l’autre. À ce jour, aucune n’en donnait signe[19].
C’est ainsi que l’histoire de l’architecte n’ajoute rien à la grande image, tout comme elle ne mène nulle part ni n’éclaire le dénouement de l’intrigue. Toutefois, sa présence dans la trame narrative suggère la possibilité d’autres coupables qui ont trempé leurs mains dans ce sale crime. Bien sûr, en tant que responsable de la récente réorganisation de la magnifique villa du Successeur, l'architecte connaissait un passage secret dans la villa du Guide, par lequel un meurtrier pourrait être entré :
C’est à peu près au même moment que j’entendis parler du passage souterrain. J’en éprouvai d’abord du soulagement Un projet de meurtre avait donc plané déjà, sans aucun rapport avec moi ni avec mon projet de restauration. Tout à fait indépendamment de mes plans, quelqu’un avait songé que des meurtriers devraient disposer d’un passage secret afin de s’introduire subrepticement dans la demeure. Ce n’était pas moi, mais quelqu’un d’autre[20].
L’architecte est accablé par la culpabilité à cause du passage secret qu’il a construit entre la maison du numéro 1 et celle du Successeur. Cette information laisse entrevoir le soupçon de doute qui plane sur la tête du Guide suprême de la Nation :
L’architecte eut un sourire amer. Comment ne le comprenait-il ? Les plus grands mystères sont des jeux d’enfant. Le Guide ou les siens pouvaient pénétrer quand ils le voulaient chez le Successeur. Que ce soit à l’aube ou sur le coup de minuit. Pas le Successeur. Pis encore : il n’avait aucun moyen de bloquer cette porte. Il ne le devait pas. Il n’en avait pas le droit. C’était vraisemblablement ainsi que le stipulaient leurs accords[21].
Pour accentuer l’inquiétude entourant cette histoire, il révèle qu’il était « convaincu d’édifier un temple que couronnerait le deuil. Comme on dit, une beauté fatale... »[22]. Mais ce qui déroute le plus, c’est son aveu à sa femme qu'il est le tueur probable, puisque c’est lui qui a conçu l’hôtel particulier du Successeur et qui sait où le passage secret est localisé :
En ce début de printemps, alors que la capitale s’épuisait en vain à vouloir déchiffrer l’énigme de la mort la plus mystérieuse de l’époque, quand donc, en ce jour de mars, j’avouerai à ma femme que c’était moi le meurtrier, la pauvre dut certainement penser que j’avais perdu la raison[23].
Le refus de son épouse de croire en sa capacité de réaliser un tel acte le frustre. Pour elle, il se soulage de son aigreur et de sa rancœur à l’égard du Successeur en adossant la responsabilité de son assassinat :
Parfois je lui en veux. Elle a certes le droit de ne pas croire que je suis l’assassin. Elle était néanmoins mieux placée que n’importe qui pour subodorer mon crime. Car elle était la seule au courant de l’humiliation que m’avait fait subir le Successeur, de ma rage à son encontre et de mon soudain besoin de vengeance[24].
Mais, au-delà de cette tentative, l’architecte indique qu’il porte en lui une profonde crainte d’être directement accusé, si le Guide le désirait, puisqu’il était au courant d’un grave secret qui risquait de l’impliquer dans la réalisation de ce meurtre. Ce qui le blesse le plus, c’est que tous les dirigeants de son pays ont adopté la même attitude à l’égard de la culture, en méprisant toute création artistique :
Il s’agissait de bien autre chose. De quelque chose de mille fois plus secret et d’autant plus douloureux. C’était mon enfer, dont je m’étais juré de ne parler à personne jusqu’à mon dernier souffle. Cette souffrance avait trait à l’art. Je l’avais trahi. De mes propres mains j'avais étranglé mon talent. Nous avions tous agi de même, et pour la plupart nous avions trouvé une excuse à notre parjure : l’époque à laquelle nous vivions[25].
Rien ne ressort de l’autopsie et le docteur qui la pratique n’apporte rien de nouveau. Pour l’écrivain, traquer les détails de la vie de ce personnage entraîne une sorte d’appui au récit pour énoncer plusieurs points de vue sur un sujet dramatique qui hante la mémoire collective du peuple albanais. Aussi, intègre-t-il dans son entreprise romanesque la fille du mort, Suzana, qui incarne l’élément érotique du roman. Cela ressemble à une extension de l’acte d’écrire qui accorde au roman un certain prolongement puisque les modalités d’expression rendent compte du tragique et du sensuel, variant au gré de la présentation des personnages. Le lecteur est placé en face des détails intimes de la fille du successeur et de ses besoins sexuels :
Elle était en train de lui murmurer des mots qu’elle ne se serait jamais crue capable de prononcer, les accompagnant de caresses si osées... j’adore faire l’amour, surtout comme ça, là... tu comprends ?... tu me mets dans un état... lorsque elle s’était soudain aperçue de sa contrariété. N’aie aucune crainte, je ne suis plus vierge, avait-elle chuchoté, ayant cru saisir la raison de son retrait. Cela fait longtemps déjà, tu sais...[26]
Mais derrière cet élément érotique, Suzana apparaît comme un témoin privilégié de la souffrance, de la déception et de la colère. En fait, l’interdiction de se marier avec son fiancé dont le père s’était engagé avec l'ancienne monarchie albanaise, peu de temps avant la mort du Successeur, indique clairement qu’elle a été sacrifiée par son père dans l’intérêt de l’Albanie. Profondément bafouée dans son amour-propre, elle nourrit une haine incommensurable à l’égard de son géniteur et de tout le groupe qui préside au destin amer de son pays.
Dans la foulée de son père, peut-être les autres se succéderaient-ils pour quitter à leur tour ce monde-ci. Toute une génération, celle qui était descendue des montagnes, une couverture sur l’épaule, ainsi qu’on le racontait, tout auréolée de mystères effroyables, s’évanouirait à nouveau dans le brouillard. Qu’ils disparaissent, Seigneur, et que la vie redevienne vivable ! Jusqu’à ce qu’advienne l’heure de leurs retrouvailles, là-bas, dans le terrain vague où ils les attendraient depuis si longtemps[27].
Pour mettre fin aux spéculations et aux fausses rumeurs, l’écrivain déplace la question fondamentale qui anime la trame narrative de son histoire vers une nouvelle donne. Dans ce contexte, la mort mystérieuse du Successeur n’est plus perçue comme un crime étatique, impliquant de hauts responsables, mais comme une étrange affaire de trahison qui mérite un châtiment sévère et justifie tous les actes de représailles :
Tandis que, cette fois, on annonçait franchement qu’il s’agissait d’un complot. Donc, d’un coup d’État du Successeur visant à renverser le Guide. Ce qui laissait supposer qu’il avait disposé de fidèles complices et d’alliés, de codes secrets, d’armes, d’agents, de relais. Il ne se serait pas supprimé pour rien, le Successeur, lui qui tant de fois avait brocardé le suicide. Le mot complot était donc tout ce qu’il y avait d’apaisant[28].
Étant donné que cette nouvelle thèse paraît tangible, sur ordre du Guide, Suzana et sa famille sont expulsées de leur hôtel particulier et blâmées pour “la conspiration”. C’est donc ce pouvoir totalitaire, expression manifeste d’une dictature communiste, que l’écrivain explore en introduisant dans l’espace textuel de son roman la figure emblématique du Guide. À travers les faits fragmentaires du dictateur de l’Albanie, il plonge brutalement le lecteur dans un univers où règnent la terreur et la déstabilisation, savamment orchestrées par un État tout-puissant, dirigé par un despote lettré, stalinien incurable qui s’est distingué par une cruauté insoutenable, frappant n’importe qui, n’importe comment, sans explication. Kadaré fait découvrir un leader calculateur, vaniteux, obtus, dépouillé de ses atours et de mystère ou d’exotisme, un « maître à penser » qui utilise tous les moyens possibles pour contrôler la population et régner sans partage. Comme dans les régimes totalitaires, la propagande est omniprésente à travers les différents médias, et les affiches représentant le portrait du Guide qui alimentent un culte de personnalité. Ceci dit, le Guide use de népotisme pour asseoir son pouvoir personnel. Autant il place qui il veut à des hauts postes de responsabilité, autant il peut signer la chute vertigineuse de qui il eut. Le rapport à l’autre – et notamment au plus proche – se laisse peu à peu contaminer par une hostilité, une méfiance, une jalousie rapidement abouties dans la délation ou la collaboration. En ce qui concerne la mort controversée de son dauphin, il n’a manifesté aucun intérêt à connaître la vérité. À vrai dire, il n’a pas su et n’a jamais voulu savoir ce qui s’est vraiment passé à la résidence du Successeur en cette nuit du 13 décembre. Il mène tout son peuple avec un totalitarisme absurde et, comme tous les tyrans, il est concerné seulement par le déploiement des armes favorites de la tyrannie : incertitude et terreur. Durant ses années de pouvoir, la presse est censurée, tandis que la peur d'être arrêtés et exécutés paralyse les opposants. L’Albanie en effet, était une large prison avec des salles de tortures, des commissariats clandestins, où les détenus passaient d’une prison à une autre, pour finir « emballés » dans des sacs en plastique et enterrés dans les cours des casernes, des prisons, ou autres fosses communes. Les listes des disparus s’allongeaient au fil des années. Déterminé à instaurer le communisme, le Guide avait défini une doctrine marxiste qui régissait tous les domaines de la pensée et de l’art. La religion était interdite et les membres des clergés musulman, orthodoxe ou catholique durent cesser toute activité, sous peine d’emprisonnement. Une suppression des libertés publiques (associations, politique, religion, sociale) était conjuguée à l’embrigadement et surtout au culte de la personnalité. Tirana symbolise ce règne à la perfection : ville sans automobiles, sauf les voitures officielles. Tout cela résultait de la folie morbide d’un homme enfermé dans son système, qui avait fait instaurer en Albanie un véritable climat de terreur. Pour comprendre comment ce pays a longtemps été coupé du monde à cause de la paranoïa de son dictateur, Kadaré donne la parole à un témoin privilégié qui a survécu dans des conditions horribles. Cet homme a subi les rouages psychologiques mis en branle par le dictateur pour que les cerveaux, gavés de propagande et de désinformation, vivent en éternel flottement entre hébétude et angoisse, et finissent par perdre tout repère intellectuel et moral. Il s’agit du sujet principal de l’histoire, le Successeur, qui était le plus proche collaborateur du Guide suprême de la Nation. Le dernier chapitre du roman tente de dissiper les brumes du secret en se basant sur le récit de ce haut dirigeant qui rapporte sa propre version des faits. Il avait tant fait pour le pays, suivant pas à pas le Maître absolu à travers les pires vicissitudes du destin et avec une émouvante fidélité. Cependant, malgré sa grande loyauté, il n’avait même pas eu droit à une petite dérogation. C’est essentiellement au début du roman que l’écrivain inscrit les signes de la chute surprenante du Successeur. Dans ce royaume de paranoïa et de psychose collective, les gestes et les réactions du Guide signent le bonheur ou le malheur de tout sujet humain. Cette affirmation est indiquée dans la description suivante qui annonce clairement un malaise certain entre le Maître et son dauphin :
Ce qui avait débuté comme une simple curiosité populaire prit des couleurs tragiques à l'occasion de la Fête nationale où le Guide et le Successeur se tenaient côte à côte. À la différence des années précédentes où ils s'étaient souri durant la cérémonie tout en échangeant quelques propos, le visage du Guide était cette fois demeuré de marbre. Non seulement il ne s'était pas adressé à lui une seule fois, mais comme pour mieux faire sentir son mépris, il avait par deux fois dit quelque chose à celui qui se tenait de l'autre côté : le ministre de l'intérieur[29].
Comme dans tout régime stalinien, l’Albanie a connu des purges successives parmi les cadres dirigeants du parti unique. Le peuple, totalement résigné, subissait en silence les traumas de l’abus du pouvoir. Cet acte de vengeance qui se trame à la vue de tout le monde indique qu’une simple offense faite au Guide, même de la part de ses proches, est passible de la peine capitale. L’exemple de ce qui s’annonce pour le Successeur est bouleversant et tragique. Il conduit au constat que personne n’est à l’abri dans ce monde de contrainte et de violence.
Aux quatre coins du pays, les gens suivaient avec stupeur ce qui était en train de se dérouler sous leurs yeux. Les maudites fiançailles étaient rompues depuis belle lurette sans qu’aucun signe de clémence, encore moins de réconfort à l’égard du Successeur, après son geste, fût perceptible. Au contraire, tout tendait à indiquer que le courroux du Guide n’avait fait que grandir[30].
Les dires du Successeur, sous forme de monologue intérieur, livrent un tableau implacable qui tisse un portrait psychologique en profondeur du dictateur. L’expression de son expérience syncrétique singulière, qui englobe une réalité humaine, historique et politique, est une critique du totalitarisme d’une incroyable hardiesse. Ce personnage occupant une position importante dans la hiérarchie étatique, témoigne explicitement des mécanismes du pouvoir absolu. J’étais le Pasar∂hës. Celui qui vient après. Mais ce n’était pas une question de distance, comme ces deux pas que je devais toujours conserver, derrière le Guide, durant la marche vers la tribune de fête ou les catafalques. Ni une question de calendrier par allusion aux années durant lesquelles j’eusse régné à sa suite. Non, l’affaire est beaucoup plus complexe[31]. Sa voix se fait alors révélatrice, voire dénonciatrice, comme en témoigne le bilan qu’il fait de sa vie. Le processus de déshumanisation, par exemple, clairement formulé, apporte un éclairage sur le sentiment de non-satisfaction et d’échec enfoui au fond de son être, malgré le fait qu’il avait atteint un rang très élevé dans l’appareil gouvernemental :
Ma vie n’avait rien d’une vie humaine. On a coutume de dire en pareil cas : « une vie de chien ». C’était pis encore. Une vie de successeur. J’étais celui qui viendrait après. Qui avait été prédésigné pour occuper la place du Guide. Lequel avait ainsi rappelé à tous, et d’abord à lui-même, qu’un jour il ne serait plus, tandis que moi je continuerais d’exister[32].
Suit une présentation de sentiments d’aliénation, de peur et de frayeur minutieusement détaillée. Le poids de la terreur qui l’écrase au point d’annihiler sa capacité d’agir ou de réagir librement suggère un métadiscours dictatorial qui correspond vraisemblablement à la mise en pratique des formes de dictatures sanglantes dans le Monde. Dans ce régime, la négation de l’individu constitue une démarche violente opérée par le Guide dont la toute-puissance est de concentrer tous les pouvoirs entre ses mains et d’imposer son idéologie de pensée unique. En tant que président à vie, il est le seul à présider au destin de tout son peuple. Sa figure présente et dominante exige de tous et chacun obéissance et soumission totale. Ainsi, entre les mots, il révèle l’attitude et le comportement à adopter devant le Maître du pays, individuellement, en sa qualité de son successeur, mais aussi collectivement :
Lorsque l’angoisse relâchait son étreinte, je le plaignais. L’émotion où me plongeait sa générosité me faisait défaillir. J’étais prêt à me jeter à ses pieds et à le supplier : Prijs, si tu le regrettes tant soit peu, ôte-le-moi, oui, reprends ce titre ! Parfois j’allais encore plus loin et lui disais à part moi : Demande ce que tu veux, nous sommes tous prêts à nous sacrifier pour toi. Fournis-nous l’occasion de te prouver que ce ne sont pas là des paroles en l’air. Et cette occasion, offre-la-moi en premier. Permets-moi, à la male heure, quand la mort s’approchera, d’accomplir ce pas fatal, et, quittant et les rangs et mon corps, de lui faire face en me sacrifiant pour toi[33].
Le récit du Successeur se situe aux niveaux politique et humain et se propose d’amener le lecteur à prendre conscience de l’absurdité du totalitarisme et des dangers des abus du pouvoir. Pour donner une idée du comportement du Guide, il relate cette scène qui montre son double visage : celui d’un être à la fois tendre et calculateur, sensible et froid, humain et rusé, reconnaissant et rancunier, un dirigeant bénéfique et maléfique. Il est à la fois défenseur et juge dont la force menaçante et abusive n’épargne personne. Ses soupçons outranciers érigent un monde sombre, démoniaque et hostile dans lequel chacun se sent confusément coupable, mais de quelle faute ?
Il me considéra longuement d’un regard ému. Puis il quitta sa chaise longue pour venir m’embrasser. Les sanglots faisaient tressaillir sa poitrine alors qu’il murmurait : tu es le plus loyal, le fidèle entre les fidèles ! Je sentis ses joues mouillées de larmes tandis que dans mon cœur se produisit soudain une déchirure. Qu’étaient-ce que ces sanglots, ces larmes ? Ne m’abusais-je pas ? N’avais-je pas de ma propre bouche scellé mon sort, n’était-il pas en train de me pleurer, comme on dit, de mon vivant ?[34]
Le Successeur capte avec concision l’humeur de son Guide de plus en plus paranoïaque et superstitieux, qui ne tolère aucune critique ni remise en question de ses visions aussi bien humaines que sociales ainsi que de ses orientations politiques. Son écart de comportement ou encore sa sortie lors d’une réunion du parti, ont été mal vus. En fait, dirigeant important appelé à succéder à un chef rongé par la maladie, mais secondé par son épouse, maîtresse virulente de l’idéologie communiste, il a suggéré un assouplissement du régime, en présentant un nouveau modèle de république socialiste qui apporte des changements graduels et met fin à l’isolement du pays par un début d’ouverture sur le Monde. Mais il se rend très vite compte qu’il s’est mis dans une situation régressive et dénégatrice qui risque de se retourner contre lui dans ce qui l’inquiète le plus. Il se sait désormais condamné parce que le Maître suprême enlise la vengeance, dans l’écoulement du temps, attendant le moment propice pour briser sa victime. Sachant que cet acte est irréversible, il vit angoissé et terriblement perturbé par un sentiment de culpabilité et de remords.
Ne suis-je pas allé trop loin dans la sincérité ? Ne me suis-je pas frappé de ma propre main ? Jour après jour, je scrutai son attitude à mon égard sans y trouver la moindre séquelle de cet après-dîner. Il a dû oublier, me dis-je. Son cerveau, comme celui de tout un chacun, avait besoin de se délester. J’allais comprendre, mais un peu tard, que je m’étais trompé. Il n’oublierait rien[35].
Le Successeur choisit d’accepter et d’assumer cette menace à sa sécurité, et le singularise comme persona non grata. Il aurait souhaité le pardon général mais il n’était qu’un ancien dirigeant ayant dépassé la ligne de démarcation autorisée et qu’il fallait réduire au silence. Le projet de son élimination apparaît de plus en plus certain et réalisable. Il est alors conscient que personne ne peut le protéger ni le sauver des foudres de la colère et de la vengeance du Maître absolu du pays.
Lorsque mon heure sonna, que survinrent la nuit du 13 décembre, puis la journée du 14, et qu’il eut ensuite suspendu le cours du temps, l’espace d’un instant je sus qu’avec ce retour en arrière des aiguilles sur le cadran des horloges, il n’avait fait que rétablir l’ordre des choses. Cet ordre qui, dans son cerveau, s’était défait, comme, se plaisent à le raconter les légendes, quand le père et le fils ont confondu leurs places respectives[36].
Dans Le Successeur, Ismaïl Kadaré confirme le maintien de ses liens très complexes avec le pouvoir exercé par les dictateurs sur les citoyens de leurs pays. En partant d'un événement réel auquel il a su conférer une dimension universelle, l’écrivain, à travers la figure emblématique du Guide, a su ajouter un nouveau membre à la famille des grands archétypes des dictateurs tels que Staline, Hitler, Bokassa, Amin, et Pinochet pour ne citer que ceux-là. Il combine les paysages de cauchemar de Kafka avec des éléments de conte populaire. D’une manière subjective il dénonce cette forme d’organisation politique qui a prédominé dans son pays. Le défi de ce phénomène est de discerner les différents enjeux du totalitarisme dont le pouvoir est caractérisé par la chicanerie politique des apparatchiks Communistes. Le mensonge, la rationalisation d’idées illogiques, la destruction de l'être humain, les agents des services de renseignements sont partout. La délation est monnaie courante, comme les implacables exclusions à la manière stalinienne, l’emploi fréquent de la torture à l’encontre des opposants politiques, les grandes purges où le réel est écrasé par le discours d’un régime qui gouverne par la terreur. En plus d’imposer une idéologie manichéenne, cohérente et intelligible par tous, la domination d’un parti unique et la censure de la presse, le pouvoir totalitaire a toujours été soucieux de contenir, d'intriguer, de réprimer toute création littéraire et artistique considérée comme dangereuse, voire subversive. Par son témoignage autant que par sa fiction, Kadaré se joint à d’autres écrivains du XXe siècle, confrontés au mal et à la violence inouïe de l'histoire, qui ont su, comme l’indique Luc Rasson, « faire entendre leurs voix : celles de l’homme cherchant à comprendre le monstre chez l'autre, mais aussi au plus profond de lui-même... »[37]. Même si des tableaux détaillés de différents personnages réels et fictifs ont été dressés, il reste que le sens du mystère propre du texte et l’impossibilité d’apporter une vérité convaincante sur la mort de Mehmet Shehu perdurent. Cette technique d’écriture renforce cette idée du point d’intersection entre histoire et récit et souligne le désir de l’écrivain de recréer « une mémoire collective » qui tentera de réinscrire la tragédie albanaise dans l’Histoire contemporaine.
Notes
[1] Ismaïl Kadaré est né en 1936, dans le sud de l’Albanie. Après des études de lettres à la faculté de Tirana puis à l'institut Gorki de Moscou, il se consacre à l’écriture. Il publie des romans, du théâtre, de la poésie et des essais et tient une revue littéraire (Les Lettres albanaises). Son œuvre est très abondante (il a fallu 12 volumes à Fayard pour éditer ses œuvres complètes!). Il fait partie des rares Albanais qui avaient le droit de voyager à l’étranger, mais refusera longtemps de s’exiler, estimant qu’il était de son devoir de participer à la vie culturelle de son pays. Ce parti pris lui est également reproché et l’on peut penser qu’il a pesé dans le fait que Kadaré n’ait toujours pas reçu le Prix Nobel et ne le recevra peut-être jamais. Ce n’est qu’en 1990, après l’échec des tentatives de réformes du printemps 89, qu’il se résolut à s’enfuir pour la France. Actuellement, il vit entre la France et l’Albanie. [2] Extrait de l’Encyclopédia Universalis. [3] Ismaïl Kadaré est le premier gagnant de l’Homme de Booker, le Prix international pour la fiction. En 2005, Ismaïl Kadaré est lauréat du prestigieux Man Booker International (Wikipédia). [4] Ismaïl Kadaré, Le Successeur, roman traduit de l’albanais par Tedi Papavrami, Paris, Fayard, 2003. [5] Dans son livre Les Titoites (1982), Enver Hoxha a consacré plusieurs pages à Mehmet Shehu. [6] Ismaïl Kadaré, Le Successeur, p. 9. [7] Ibid., p. 207-208. [8] Alketa Spahiu, « Ismail Kadaré et le roman épopée », Efstratia Oktapoda-Lu (s. la dir. de). Francophonie et multiculturalisme dans les Balkans, Paris, Éditions Publisud, 2006, p. 153. [9] Ismaïl Kadaré, Le Successeur, p. 11-12. [10] Ibid., p. 13 [11] Ibid., p. 20. [12] Ibid., p. 11. [13] Ibid., p. 33. [14] Ibid., p. 139. [15] Ibid., p. 171. [16] Ibid., p. 177. [17] Ibid., p. 180. [18] Ibid., p. 36. [19] Ibid., p. 74-75. [20] Ibid., p. 200. [21] Ibid., p. 64. [22] Ibid., p. 200 [23] Ibid., p. 187. [24] Ibid., p. 188. [25] Ibid., p. 197. [26] Ibid., p. 85. [27] Ibid., p. 114. [28] Ibid., p. 132. [29] Ibid., p. 25-26. [30] Ibid., p. 26. [31] Ibid., p. 206. [32] Ibid., p. 209. [33] Ibid., p. 210. [34] Ibid., p. 211. [35] Ibid., p. 212. [36] Ibid., p. 212. [37] Voir Luc Rasson, L’Ecrivain et le Dictateur. Écrire L’Expérience Totalitaire, Paris, Imago, 2008.
|